Green Book réalisé par Peter Farrelly [Sortie de Séance Cinéma]

Synopsis : « En 1962, alors que règne la ségrégation, Tony Lip, un videur italo-américain du Bronx, est engagé pour conduire et protéger le Dr Don Shirley, un pianiste noir de renommée mondiale, lors d’une tournée de concerts. Durant leur périple de Manhattan jusqu’au Sud profond, ils s’appuient sur le Green Book pour dénicher les établissements accueillant les personnes de couleur, où l’on ne refusera pas de servir Shirley et où il ne sera ni humilié ni maltraité. Dans un pays où le mouvement des droits civiques commence à se faire entendre, les deux hommes vont être confrontés au pire de l’âme humaine, dont ils se guérissent grâce à leur générosité et leur humour. Ensemble, ils vont devoir dépasser leurs préjugés, oublier ce qu’ils considéraient comme des différences insurmontables, pour découvrir leur humanité commune. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Peter et Bobby Farrelly, deux noms qui résonnent dans la conscience collective des amateurs de comédies. Un genre qui leur doit beaucoup, notamment entre 1990 et 2000. Dumb & Dumber, Mary à tout Prix puis Fou(s) d’Irène. Trois films que beaucoup qualifieraient aisément de comédies débiles et pour débiles, mais fondamentalement bien plus intelligentes que bien des films. Une bienveillance dans l’écriture du scénario envers les personnages. Une mise en scène qui ne se prive de rien et surtout une rythmique absolument parfaite afin de faire rire sans discontinu et sans gaver le spectateur. Si les frères se sont perdus par la suite enchaînant les projets qui reposaient sur les fondamentaux de leurs premiers succès, c’est aujourd’hui séparé de son frère Bobby que l’on retrouve Peter Farrelly à la tête d’un projet. Avant de les retrouver à la tête d’une nouvelle comédie absurde que l’on espèrera être d’une fraîcheur exemplaire, Peter Farrelly s’essaye à un genre à l’opposé de son style : le drame. Si par pure définition le drame et la comédie s’opposent, ce n’est en réalité pas si simple. Pour faire rire, il faut savoir toucher, émouvoir et permettre au spectateur de s’attacher aux personnages qui seront au centre de l’histoire racontée. Du drame naît la comédie, là où il est difficile dans un long-métrage de faire rire sans avoir des personnages (ainsi que des situations) bien écrit(e)s. Un jeu d’enfant donc pour Peter Farrelly ?

C’est l’histoire d’un videur aux origines italiennes qui travaille pour certains grands pontes de la mafia et qui va soudainement se retrouver chauffeur d’un musicien afro-américain. La rencontre entre deux cultures. La rencontre entre un homme blanc élevé dans une société où le racisme est normalisé et un homme d’origine afro-américaine qui prend sur lui et tente de démontrer aux autres que les personnes d’origines afro-américaines peuvent être tout aussi cultivées, éduquées et talentueuses que les autres. Inspiré d’une histoire vraie, Green Book est une plongée au cœur des années 50. Une époque où ce que l’on nomme le « n word » aujourd’hui, était un terme utilisé couramment afin de rabaisser les personnes d’origines africaines Un racisme courant et normalisé qui malheureusement perdure encore aujourd’hui, et ce, même s’il ne semble pas aussi « évident ».

Sous sa structure narrative qui emprunte allègrement aux genres que sont le “buddy movie” et le “road movie”, Green Book est une leçon sur le savoir-vivre et le respect d’autrui. D’une bienveillance rare, le scénario écrit par Peter Farrelly, Nick Vallelonga et Brian Hayes Currie traite du racisme avec une justesse rarement vue ces dernières années au cinéma. Si des films comme Sorry to Bother You (film vu lors de sa sortie américaine -> lire notre Sortie de Séance) ou encore Assassination Nation (film vu lors de sa sortie américaine -> lire notre Sortie de Séance) ont su traiter du racisme avec panache et brutalité, Green Book le fait avec humanité et bienveillance envers tous et toutes. Traiter tout à chacun sur un pied d’égalité. Ne pas sombrer dans le manichéisme et démontrer par la mise en scène et le dialogue que chaque être humain à des choses à se reprocher. Que l’être humain est capable du pire comme du meilleur, mais que surtout il n’est fondamentalement qu’un être conditionné par une société.

Durant leur tournée musicale dans le sud des États-Unis, Tony Lip (interprété par Viggo Mortensen) et le Dr Don Shelley (interprété par Mahershala Ali) vont se confronter à divers personnages et situations qui vont avoir un impact sur la construction de leurs personnalités respectives. Sur le développement de leur relation, mais également sur la force du propos soutenu par le scénario. Il est de ces quelques films où chaque séquence, chaque personnage (secondaire comme tertiaire) et chaque plan vont avoir leur importance. Tant pour la construction du récit que pour la crédibilité de la reconstitution de l’époque, mais également pour imposer la rythmique parfaite dans la diction des dialogues. Au-delà de son propos fondamental pour ne pas dire nécessaire tant il est ici bien amené, on retrouve en ce Green Book la musicalité qui a fait la force comique des films réalisés par les frères Farrelly.

Pour faire rire, il faut avoir un sens de la répartie, savoir quand les personnages doivent parler, mais surtout se taire. Une minutie dans l’écriture et la direction des acteur.rice.s qui va avoir une incidence sur la caractérisation des personnages, l’immersion du spectateur, la mise en place d’une atmosphère (drôle, hilarante, lourde ou émouvante) et la musicalité globale du film. Ce dont fait preuve ici Peter Farrelly (épaulé par ses co-scénaristes et assistants) avec un naturel déconcertant. Une épopée aussi tendre que drôle et douloureuse aux côtés de personnages aussi remarquablement écrits qu’interprétés. Le magnétisme entre Viggo Mortensen et Mahershala Ali est incroyable. Un investissement aussi physique qu’émotionnel de la part des deux acteurs, qui donne au film des allures de buddy movie. Si au demeurant tous les séparent, ils ne forment rapidement plus qu’un pour le plus grand bonheur du spectateur. Deux acteurs qui ne font pas tout, mais portent de par leur charisme naturel l’intérêt du spectateur envers l’œuvre. Ils forgent et forment l’intérêt du spectateur pour le film.

Alors oui, adapté du livre écrit par le fils de Tony Lip (personnage au départ raciste avant d’ouvrir les yeux), le film repose sur un scénario qui a très certainement quelque peu adouci la réalité. Le racisme n’est ici pas montré de manière explicite avec violence et fracas, mais il est néanmoins de tous les plans. C’est par cette subtilité et sobriété dans la mise en scène que Peter Farrelly réussit le tour de force de faire d’un feel good movie une œuvre au propos social aussi difficile que douloureux. Un film dont le propos et la véracité (et donc la brutalité de la réalité) vont être bâtis par des détails (réactions, le green kook, un regard, une main tendue…). C’est par la construction de personnages aussi beaux et attachants que le cinéaste arrive à s’accaparer l’attention du spectateur et faire passer un message aussi sincère et humaniste qu’est celui de ce film. Une vision peut-être naïve pour parler de l’antisémitisme et par conséquent de la bienveillance humaine, mais une vision qui fait du bien face à une majorité d’œuvres qui aujourd’hui dénoncent par la violence. Une réalisation sobre et élégante, une direction artistique à la hauteur de l’époque retranscrite, une bande originale entraînante, un scénario habile et un casting investi pour donner naissance à un véritable bijou cinématographique. Il ne cherche pas à produire quelque chose de clinquant, ne cherche pas à révolutionner le cinéma ou à créer le buzz. Peter Farrelly cherche simplement à raconter une belle histoire et il le fait avec brio.

« Une leçon de savoir vivre donnée avec une justesse aussi exemplaire que ne le sont les interprétations de Viggo Mortensen et Mahershala Ali.  »

Commentaires Facebook

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *