Eva ne dort pas (Critique | 2016) réalisé par Pablo Aguero

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Synopsis : “1952, Eva Perón vient de mourir à 33 ans. Elle est la figure politique la plus aimée et la plus haïe d’Argentine. On charge un spécialiste de l’embaumer. Des années d’effort, une parfaite réussite. Mais les coups d’état se succèdent et certains dictateurs veulent détruire jusqu’au souvenir d’Evita dans la mémoire populaire. Son corps devient l’enjeu des forces qui s’affrontent pendant 25 ans. Durant ce quart de siècle, Evita aura eu plus de pouvoir que n’importe quelle personnalité de son vivant.”

Novembre 2015, première présentation française du film Eva ne dort pas au Festival International du Film d’Amiens en présence de son réalisateur, Pablo Aguero. Un sujet peu commode, un réalisateur inconnu de la majorité des spectateurs et cinéphiles présents, mais un casting porté par les excellents Gaël Garcia Bernal et Denis Lavant, ainsi que des retours enthousiastes suivant la première projection de la journée qui donnent très envie. Voyons voir si ces retours disaient vrai et si le jeune réalisateur argentin Pablo Aguero a bel et bien réussi à en surprendre plus d’un. Comme on a pu le répéter à plusieurs reprises, et ce, depuis deux ans maintenant, le biopic et le film inspiré d’une histoire vraie, deviennent des genres à part entière. Cependant, difficile de trouver dans ces catégories des long-métrages audacieux, tant dans la narration que dans la mise en scène ou encore dans l’esthétique employée. Steve Jobs dernièrement nous avait ébahis par sa narration en trois parties, contrairement à un Cézanne et moi de qualité, mais beaucoup trop sage, linéaire et académique. Pablo Aguero n’a pas la carrière de Danièle Thompson (Cézanne et moi ndlr), de Tom Hooper (Le Discours d’un Roi et The Danish Girl ndlr) ou encore de Justin Chadwick (Mandela ndlr), ce n’est que son second long-métrage de fiction, mais il semble avoir plus d’idées et plus d’envie de créer que ces derniers.

Pré-générique. Les quelques logos défilent, puis apparaissent quelques textes en blanc sur fond noir. Aucun son ne se fait entendre, aucune musique. La sobriété à son paroxysme. Dans la salle, les spectateurs tentent de ne faire aucun bruit afin de ne pas déranger, instaurant déjà un climat quelque peu anxiogène. Panneau noir avant que n’apparaisse le premier plan du film. Le plan est pour le moment fixe et la mise au point n’est pas nette. L’esthétique est très épurée usant d’un noir et blanc terne, mais enjolivée par des éclairages bien disséminés. L’action se situe en plein milieu d’une rue. De chaque côté, des habitations éclairées de façon à ce qu’on puisse voir qu’il pleut à torrents et que le cadre est bel et bien délimité par des habitations de type résidences, sans pour autant dévoiler la rue et ce vers quoi elle mène. La majeure partie du plan est plongée dans l’obscurité, cette rue semble presque plongée dans le noir le plus total. Toujours aucun bruit, même pas celui de la pluie tombant sur le bitume, jusqu’à ce qu’une voix off (extérieure à la diégèse) ne dise : “Cette catin…”. Sur le retentissement de ce début de monologue s’allument les phares d’un véhicule présent au bout de la rue, en plein centre du cadre, dévoilant l’extrémité de cette rue. Le monologue progresse sur un ton monotone, en contradiction avec les mots durs et virulents prononcés par le personnage, pendant que s’avancent vers la caméra quatre à cinq personnages pouvant simplement être distingués grâce aux phares du véhicule. Ils s’avancent, le plan perdure, les bruits des pas se font entendre de plus en plus permettant d’insinuer que ce sont des soldats grâce à une cadence soutenue. Sur les cinq, un personnage se détache. Il est au centre, bouge plus que les autres, semble les diriger, diriger leurs pas avec les siens, avec sa bouche sans pour autant dire le moindre mot. Il siffle, siffle un air dont le rythme va ralentir au fur et à mesure de son avancée vers la caméra, caméra qui va ensuite effectuer un recadrage afin d’achever son avancée sur le buste de cet homme que l’on deviner être le narrateur du monologue qui reprend une fois le personnage immobilisé. Le plan dure 3 minutes et 30 secondes. En cet infime espace de temps, Pablo Aguero démontre que son long métrage ne ressemblera à aucun autre. Une chose est sûre, on en sortira pas indemne et ce périple marquera les spectateurs.

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Pablo Aguero signe avec Eva ne dort pas une oeuvre atypique, une oeuvre unique et marquante. Que l’on connaisse ou non l’histoire de la figure politique argentine Eva Perón, l’on ne peut qu’être captivé par ce film à la structure narrative audacieuse. Trois lieux, trois séquences, sans compter la rue et ses soldats qui la arpente, qui revient au début et à la fin du film. A l’image d’un Steve Jobs, l’action va se déroulée dans un nombre de lieux restreints et avec un nombre de personnage réduit. Deux personnages par lieu majoritairement. Des personnages énigmatiques, peu bavards et sur lesquels le spectateur ne sait absolument rien. Il est dans l’expectation la plus totale. Observe leurs agissements et va les découvrir au fur et à mesure de l’avancement de chacune des séquences. Seul élément commun à ces trois séquences : la dépouille de Eva Perón. Certains l’idolâtraient, d’autres la haïssaient. Ce film nous conte la façon dont Eva Perón a pu marquer le cœur et l’esprit des argentins. Certains seraient prêt à tout, ne serait-ce que pour voir sa dépouille alors que d’autres ne la respecte pas et feraient tout pour que ce symbole dépérisse et se fasse oublier. Mélangeant images d’archives et séquences de pure fiction, Pablo Aguero réussi le tour de force à passionner le spectateur et à faire comprendre les différents enjeux présents au cœur du récit uniquement par le biais de sa mise en scène et de quelques dialogues. Pour cela il lui a fallût agrémenter l’histoire – telle qu’elle a eu lieu – d’éléments de fiction, sans que pour autant il ne transgresse véritablement l’histoire d’Eva Perón et de son aura qui plane toujours en Argentine. Les quelques images d’archives utilisées ramènent les spectateurs à l’histoire avec un grand H et permettent au long-métrage de jongler astucieusement entre le documentaire et la fiction. Pablo Aguero use de la fiction comme d’un élément qui lui permet d’illustrer ce qui a pu avoir lieu sans pour autant dire que ça a eu lieu. Il n’a pas la vérité vraie et ne nous impose pas sa vision des choses, il nous la présente.

Il nous la présente avec audace et inventivité. Une structure narrative audacieuse, démontrant que la linéarité d’un récit n’est pas obligatoire afin de conter une histoire riche et palpitante, mais également une technique des plus intéressantes. Techniquement magnifique, Eva ne dort pas fait parti de ces films à l’esthétique sobre, terne, mais extrêmement stylisé. Les plans sont sombres, les jeux de lumière sont minimalistes donnant un cachet certain aux lieux et renforçant cet aspect oppressant, presque anxiogène qu’ils dégagent de par leurs étroitesses ou ce qu’ils représentent. Une esthétique très particulière, renforcée par un magnifique travail sur le son. Il n’y a que peu de musiques, pour ne pas dire aucune mise à part les musiques de génériques. Le silence est de mise, les dialogues se font rares, seuls les bruits des actions vont se faire entendre renforçant cette tension, cette atmosphère anxiogène qui se dégage du film. Sans parler du casting impeccable porté par une prestation incroyable et effrayante de Denis Lavant.


En Conclusion :

Eva ne dort pas est paru dans quelques salles françaises le 6 avril 2016, dans l’indifférence la plus totale. Dommage puisqu’il est certainement un des films les plus puissants grâce à une tension permanente créée par une esthétique stylisée et un mixage sonore usant énormément du silence. C’est également un film à la structure narrative audacieuse. Un récit découpé en trois actes, chaque acte ayant son lieu propre et ses personnages. Le tout avec une voix off venant ajoutée des informations, une voix off qui a son mot à dire, qui est celle d’un homme férocement opposé à Eva Perón. Voix off qui ne va pas être redondante ou en surplus, bien au contraire, car bien dosée, pas omniprésente et permettant de faire planer en permanence la dualité qui oppose Eva Perón qui représente un camp à l’Amiral, qui représente l’opposition. C’est fort, c’est visuellement magnifique avec des fulgurances folles de mise en scène et d’esthétique, c’est le film Eva ne dort pas, un film à ne pas louper.

Eva ne dort pas est disponible en DVD – et uniquement en DVD – depuis le début du mois de septembre 2016. Pour le prix de 19.99€ (que vous pouvez trouver dans des boutiques telles la FNAC) vous retrouverez le film dans une belle édition comprenant également le premier long-métrage de Pablo Aguero : Salamandra. Un drame poétique au contexte politique encore très fort, même si plus conventionnel dans la forme et le fond. Malgré tout, il en reste un beau film. Niveau bonus, rien de mémorable même si on aime entendre Pablo Aguero commenter quelques scènes du film Eva ne dort pas, avec une intonation de voix très proche, lente et suave, de celle de la voix off.

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