L’Étrange Festival XXIIIe édition – Vous aimez le cinéma de genre ?

La 23e édition de l’Étrange Festival se tenait du 6 au 17 septembre en France au Forum des Images. Comme chaque année, ce festival met en avant du cinéma de genre, des films que vous ne verriez surement pas ailleurs. En tout cas sur grand écran ! Petit récapitulatif film par film, des quelques œuvres que notre rédacteur a pu voir le temps d’un long weekend bien chargé !

Compétition Internationale
« Housewife » de Can Evrenol :

Deux ans après la présentation de son premier long-métrage Baskin, le cinéaste Turc Can Evrenol revient en compétition à l’Étrange Festival avec Housewife. Un thriller psychologique horrifique qui convoque le Giallo italien de Dario Argento avec le film cérébral. Le film raconte l’histoire de Holly (incarnée par Clémentine Poidatz), traumatisée par le meurtre de sa sœur et de son père, commis par sa mère lorsqu’elle était enfant. Lorsqu’un psychiatre de renommée se présente à elle, la jeune femme va tenter de discerner la réalité du cauchemar en replongeant dans ses souvenirs.

Housewife se présente avant tout, dans sa première partie, comme un film cérébral. Un film de psychanalyse où la mise en scène nous plonge dans les souvenirs de son héroïne. Une caméra constamment en mouvement dans les séquences de rêves, qui se balade dans une maison baignée de lumières chaude et d’ombres. Nous sommes bien dans un Giallo, avec son esthétique, ainsi que ses thématiques : le rapport à la mère et à la sexualité étant omniprésent dans le récit.

La mise en scène de Can Evrenol est très esthétique. Le cinéaste marque un contraste entre la réalité et le cauchemar, jouant avec les lumières et les ombres pour créer une confusion afin de perdre le spectateur, mais aussi, brouiller la frontière entre le réel et le fantasme. Le sang devient un rôle à part entière. Les thématiques de la virginité, de la maternité et de la mère, propre au genre du Giallo, hantent chaque plan du film, dont le scénario débute de manière linéaire avant une deuxième partie qui tient plus de la métaphore.

Mais si Housewife démarre de manière prometteuse en respectant presque à la lettre les codes initiés par ses maîtres, celui-ci finit par s’égarer dans son concept de film cérébral. La frontière entre le réel et les visions psychanalytiques semble également devenir floue pour le cinéaste qui semble abandonner complètement son scénario et la direction de ses acteurs (le jeu de David Sakurai dans le rôle du psychanalyste de renom aux méthodes sectaires frôle la caricature, voire le ridicule durant les dernières minutes). Le film, dans sa dernière demi-heure, vire à la série Z pure, convoquant les pires clichés du cinéma de genre (l’accouchement d’un monstre avec une secte d’enfants qui invoque le fantôme de la mère castratrice, rien que ça) pour conclure sur une vision apocalyptique ridicule et une fin incompréhensible.

En ce qui concerne son esthétique et sa mise en scène, Housewife reste un film maîtrisé qui ne renouvelle, cependant, pas le genre du Giallo, à défaut d’un scénario qui se perd totalement en cours, là où un maître comme Dario Argento offrait des doubles lectures fascinantes sur une œuvre telle que Suspiria.


« Purgatoryo » de Roderick Cabrido :

Présenté en compétition internationale, lors d’une séance à 22h, Purgatoryo se déroule dans une morgue, aux Philippines, où l’on suit deux jeunes hommes chargés de s’occuper de corps faisant l’objet d’un trafic. Le film du cinéaste Roderick Cabrido se rapproche plus du thriller social que du film de genre pur et dur. Les personnages évoluent dans un banal quotidien, filmés dans des cadres fixes ainsi qu’avec un rythme lent. La mise en scène crée un paradoxe entre la vie de ces personnages et celle des corps de la morgue, afin de témoigner d’un réalisme social.

Ces jeunes hommes sont condamnés à vivre auprès de cadavres qui baignent, littéralement, dans un bassin mortuaire. Si le film de Roderick Cabrido témoigne d’une réalité sociale de son pays, il échoue à véritablement faire figure de film de genre. Son intrigue policière, qui tourne autour du trafic de corps et de l’identité de l’un d’eux, s’avère ennuyeuse et peu intéressante. Afin de choquer et de faire passer les conditions sociales de ses personnages par le genre, le cinéaste a recourt à des scènes de nécrophilie gratuite et sans réel intérêt ; des scènes plus dérangeantes que nécessaire et à la limite de l’insupportable. Malgré un réalisme social et une approche documentaire qui aurait pu rendre l’œuvre intéressante, Purgatoryo dérange et déplaît par la froideur et la complaisance de sa métaphore.


« A Day » de Cho-Sun-Ho (Corée du sud) :

Le cinéma sud-coréen a toujours eu vocation, depuis ses débuts, avec la nouvelle vague des cinéastes coréen tels que Park Chan Wook ou encore Bong Joon-Ho, à être le vecteur des conditions sociales et politiques de son pays à travers un cinéma de genre maîtrisé. Ils ont la réputation d’être, probablement, les meilleurs dans le genre. A Day ne déroge pas à la règle. Présenté en compétition internationale à l’Étrange Festival après sa présentation l’été dernier au festival international de films Fantasia à Montréal, A Day est un film de science-fiction dramatique dans lequel Jun-Young (interprété par Kim Myung-min), un chirurgien réputé qui revient d’un séminaire, assiste à la mort de sa fille dans un accident de voiture. Il se retrouve bloqué dans une boucle temporelle où il revit la même journée, assistant impuissant à la mort de sa fille, malgré tous ses efforts en vain pour tenter de changer le cours des choses. Il finit par se rendre compte qu’il n’est pas le seul à être coincé dans cette boucle quand un ambulancier, Min-Chul (interprété par Byun Yo-han) l’interpelle en lui-disant qu’il est lui aussi prisonnier du temps et qu’il doit sauver sa femme qui se trouve à l’arrière du taxi ayant percuté la fille de Jun-Young …

Premier long-métrage du cinéaste sud-coréen Cho Sun-ho, A Day reprend un concept de science-fiction qui ne renouvelle pas le genre, déjà épuisé par tout un panthéon de films de science-fiction sur le voyage dans le temps, mais, lorsqu’il s’agit d’y ajouter une réflexion émouvante sur l’acceptation du deuil et de construire des personnages solides dans leurs psychologies au sein de cette boucle temporelle, A Day s’avère être une très bonne surprise et un premier film très bien maîtrisé. Le montage alterné retranscrit une course contre la montre dense et rythmée qui se rapproche du thriller d’action. Puis, par moment, la cadence ralentit pour laisser place à des dialogues profonds et des personnages d’une grande richesse qui font de cette boucle temporelle une remise en question morale sur la vengeance (une thématique propre à la nouvelle vague du cinéma coréen), la mort et le deuil.

C’est par sa direction d’acteurs magistrale et la richesse de son scénario que A Day se démarque des autres drames de science-fiction, même si l’on pourrait parfois lui reprocher une tendance à virer dans le pathos et le tire-larme.

A Day a de grandes chances de toucher le public par la richesse de ses thématiques et la maîtrise de sa mise en scène. Le prix du public est sans doute à porter de mains pour Cho Sun-ho et son premier film réussi.


« Kuso » de Flying Lotus :

Le rappeur américain Flying Lotus (Steven Ellison de son vrai nom) passe derrière la caméra pour son premier long-métrage qui a fait scandale au dernier festival de Sundance. Kuso a la réputation, depuis sa présentation au Festival de Cinéma Américain Indépendant, d’être « le film le plus écœurant jamais réalisé » selon le site « The Verge », plusieurs spectateurs ayant quittés la salle en cours de projection.

Kuso est un film qui emprunte à tous les arts. Le rappeur reprend la musique de jeux vidéo tels que Silent Hill ou encore Mortal Kombat, l’esthétique du clip vidéo, une Bande Originale composée par plusieurs rappeurs, dont Flying Lotus lui-même. Le film est une succession de courts-métrages connectés avec une trame d’émissions de télévision improvisées par des survivants d’un tremblement de terre, dans les décombres de Los Angeles. Cette trame est avant toute chose un prétexte pour permettre au rappeur d’expérimenter une forme d’art totale, un trip sensoriel choc et repoussant par moment. La réputation du film-choc que traîne Kuso n’est pas ailleurs pas veine.

Le film de Flying Lotus est percutant, malsain, hypnotique dans un montage violent constitué d’images trash, allant du gore aux délires scatophiles. Des images parfois insoutenables. Le film est né de la présentation d’un court-métrage nommé Royal et présenté à Sundance en 2016, où Flying Lotus révèle qu’il s’agit de l’un des segments du film Kuso qui est à l’époque encore en conception.

Même si Kuso est un trip expérimental sacrément barré, il faut avouer que sa forme fait véritablement office d’OFNI dans le paysage cinématographique actuel, avec des visuels animés qui critiquent en long et large la société américaine (montrer le corps d’une femme comme un objet qui sert à procrée en masse, etc…). Le rappeur a déjà travaillé, auparavant, avec des animateurs tels que David Firth, l’animateur de la série animé Salad Fingers, sur des clips comme Zodiac Shit et Ready Err Not qui témoignent d’une esthétique expérimentale déjà très forte chez le rappeur/cinéaste. Kuso regorge de ses visuels constitués de formes plastiques, d’animations sensorielles qui hypnotisent et agressent le spectateur. Le film déclenche des réactions véritablement épidermiques. Certain(e)s seront en admiration devant l’œuvre de Flying Lotus, tandis que d’autres ne supporteront peut-être pas la violence trash de ces images.

Kuso est une œuvre qui divise mais qui se pose parmi les trips expérimentaux les plus barrés de ces dernières années.


Nouveaux talents
« Game of Death » de Sébastien Landry & Laurence Morais-Lagacé :

Co-production franco-québécoise, Game of Death est né d’un projet de web série accessible sur Blacklips, une application gratuite pour le visionnage de séries originales en streaming. Les 8 épisodes de la série seront disponibles gratuitement à partir du 31 octobre, mais en attendant, une version cinéma était présentée à l’Étrange Festival en avant-première. Game of Death suit un groupe d’adolescents de la génération Sex, Blood and Drug qui s’ennuient et tombent sur un jeu de société appelé Game of Death dont la règle est plutôt simple : ils sont sept et doivent tuer 23 personnes, sinon ce seront eux qui mourront un par un. Lorsque l’on entend le pitch du film, on pense toute de suite au film Jumanji comme référence évidente. Un mélange entre ce film d’enfance et Funny Games pour sa violence sanglante et sordide (l’un des personnages ressemble étrangement à l’un des garçons psychopathes du remake US de Michael Haneke).

Les cinéastes de Game of Death font partie de cette nouvelle vague de cinéastes français qui partent au Québec pour oser un cinéma français trash, dans la lignée du travail de Pascal Laugier sur son film Martyrs (2008).

Game of Death est un film qui déborde d’une envie de cinéma gore dans sa mise en scène. Un goût pour la violence sanglante et explosive, pour le politiquement incorrect avec le portrait d’une jeunesse qui se nourrit de drogues, sexe et de Snapchat, et pour s’échapper à leur ennui se mettent à jouer à des jeux dangereux. La caméra est sans cesse en mouvement. La violence peut survenir de partout dans le cadre pour surprendre le spectateur. Une esthétique de jeux d’arcades vient par moment atténuer la violence, renforçant le côté jeu vidéo dont s’inspire le principe du film ; transposer la violence d’un jeu vidéo dans la réalité où des jeunes n’ont plus conscience de la frontière entre le jeu et le réel.

Cependant, la violence de Game of Death vire parfois à la complaisance. Un côté trash qui interroge sur le point de vue des cinéastes qui semblent ne pas réellement se positionner dans leur manière de filmer cette jeunesse. Le portrait que dresse le film s’arrête finalement au stade de son concept pour ne rester qu’un simple film de genre. Game of Death ne s’adapte, par ailleurs, pas toujours au format de sa version cinéma. Certaines scènes se terminent sur des climax de fin d’épisode et de nombreuses ellipses donnent l’impression de voir un résumé des 8 épisodes en 1H20.

Nul doute que Game of Death soit très plaisant et même addictif dans sa version sérial, l’œuvre faisant preuve d’originalité dans le paysage de la co-production française, tout en restant imparfaite.


Mondovision
« The Villainess » de Byeong-gil Jeong :

Présenté en séance de minuit à Cannes cette année, The Villainess est un pur film d’action coréen qui s’inscrit dans la tradition des « Revenge Movies » lancés par la nouvelle vague du cinéma sud-coréen, au début des années 2000, avec des films tels que Old Boy de Park Chan-Wook. Le film suit l’histoire de Sook-Hee (interprétée par Ok-Bin Kim), une tueuse à gages recrutée par une agence de renseignement après l’assassinat de son père. Elle est engagée comme agent dormant où elle vit une vie libre, formée depuis son enfance à être une arme aux techniques de combat violentes et redoutables. Mais Sook-Hee va très vite découvrir la vérité sur le meurtre de son père et devra déceler les faux semblants parmi ceux qui l’entourent.

Comme dans la plupart des films de vengeance sud-coréens, il est question de faux semblant, de doubles jeux, de twists et de retournements de situation qui changent la narration. Si le film de Byeong-Gil Jeong ne réinvente pas le genre en matière de scénario, il n’en est pas moins efficace. Au contraire, le cinéaste parvient à doser, à la fois, l’action et le drame psychologique. Sook-he apparaît comme une Nikita Coréenne qui derrière sa facette de tueuse redoutable est un personnage qui a ses fragilités et c’est ce qui fait la dimension humaine de ce film qui oscille habilement entre le drame et le pur film d’action.

Lorsqu’il s’agit de chorégraphier l’action, le film est parfaitement maîtrisé. Une mise en scène constamment en mouvement dans les scènes d’actions. Un faux plan-séquence d’ouverture en vue subjective magistral, dans un bâtiment où notre héroïne tue à elle seule tous ses occupants. Une scène d’ouverture à la maîtrise parfaite et plus vraie que nature, où les cuts au montage sont invisibles et l’action en continu. Plusieurs minutes d’une violence chorégraphiée saisissante de réalisme, qui font d’emblée de The Villainess un film aux scènes d’actions anthologiques. Si son scénario et ses twists restent assez prévisibles par moment, là où Park Chan Wook nous prenait par surprise avec le twist de Old Boy, The Villainess ne réinvente pas le genre, mais il continue à le faire perdurer. Son cinéaste signe une œuvre maîtrisée.


« Sweet Virginia » de Jamie M. Dagg :

Présenté en compétition au festival de Deauville, Sweet Virginia est un polar qui situe son action dans une petite ville au milieu de l’Alaska où un criminel (Christopher Abbott, un acteur à suivre de très près) abat de sang-froid trois hommes dans un bar. Sur son chemin, il fait la rencontre d’un ancien champion de rodéo (interprété par Jon Bernthal) devenu gérant d’un motel, avec qui il se lie d’amitié. Écrit par les frères Benjamin et Paul China, scénaristes de Crawl, « Sweet Virginia » rappelle la froideur et la violence presque ironique de No Country for Old Men des Frères Coen. Un portrait d’une Amérique profonde où des hommes déchus se tirent dessus pour avoir le butin qui leur permettra d’accéder au rêve américain malheureusement inaccessible. Le film de Jamie M. Dagg se place dans la lignée de ces œuvres noires et cyniques qui dressent le portrait des laissées pour compte, à l’image du champion de rodéo, joué magistralement par Jon Bernthal, et de sa chute au moment de son ascension.

Le cinéaste canadien signe un film atmosphérique à la mise en scène sobre et classique, constituée presque essentiellement de plans fixes pour filmer le dialogue de ses acteurs, à l’exception de quelques mouvements de travelings et de panoramiques pour mieux situer l’action dans le cadre ; faisant apparaître la violence derrière une porte ou une fenêtre dans l’arrière-plan. Une mise en scène réfléchie et intelligente qui n’oublie jamais de décrire et d’apporter une réflexion sur les conditions sociales de ses personnages et leurs relations, au milieu d’un lieu filmé avec lenteur dans des plans larges en lumière naturelle magnifique, à l’image du récent Wind River réalisé par Taylor Sheridan.

Outre la mise en scène travaillée du cinéaste, c’est la performance de l’acteur Christopher Abbott (déjà remarqué dans les films A Most Violent Year et It Comes At Night) qui éblouit, rappelant le tueur psychopathe joué par Javier Bardem dans No Country for Old Men. Un personnage meurtrier et profondément dérangé pour lequel on parvient à avoir de la compassion, grâce à l’écriture intelligente et riche du scénario des frères China.

Sans renouveler le genre, Jamie M. Dagg inscrit son film dans le classicisme du polar lent, froid et violent, signant une mise en scène sobre et réfléchie. Un portrait réaliste d’une Amérique d’hommes et de femmes à la recherche de la rédemption.


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