[ENTREVUE] Olivier Ayache-Vidal réalisateur du film « Les Grands Esprits »

Synopsis : “François Foucault, la quarantaine est professeur agrégé de lettres au lycée Henri IV, à Paris. Une suite d’évènements le force à accepter une mutation d’un an dans un collège de banlieue classé REP +. Il redoute le pire. A juste titre.”


Plus à l’affiche en France, mais il arrive enfin au Canada ! A l’occasion de la sortie dans les salles canadiennes et plus particulièrement, montréalaises, du film Les Grands Esprits, nous avons pu nous entretenir une vingtaine de minutes durant, avec son réalisateur : Olivier Ayache-Vidal. Avec lui, François, ancinement professeur d’histoire et de géographie dans le collège Le travail en amont, pourquoi un tel sujet, était-ce un film de commande… on revient en détails sur la création du film.

D’après ce que j’ai pu lire succinctement, vous avez été reporter et réalisé des reportages au travers le monde, scénarisé des bandes dessinées… vous avez vraiment touché à tout ! Comment en êtes-vous venu au cinéma ?

Olivier Ayache-Vidal: Au départ, la démarche c’était vraiment : faire du cinéma. C’était vraiment ce que je voulais faire, mais n’ayant pas fait d’école de cinéma, c’était vraiment essayer d’approcher d’une façon assez détournée, le cinéma. J’ai donc commencé par écrire de la pub, être reporter photo, puis écrire des scénarios de bandes dessinées… mais tout ça toujours dans la volonté de faire un long-métrage. J’ai fait différentes choses, même de la direction de ballet… Il y a une certaine suite logique au travers de toutes ces expériences. Je n’aurais pas fait le même film, si je l’avais fait y’a quinze ans. J’ai gagné en connaissance, en maturité et ai acquis de l’expérience dont j’ai pu me servir pour le film.

Acquérir des connaissances dans le but de. Il y a entre la danse et le cinéma de grandes similitudes, notamment dans le travail de mise en scène par exemple.

Olivier Ayache-Vidal: Voilà. Et encore une fois quand j’ai fait de la BD c’était pour apprendre l’écriture d’un scénario, parce qu’avec une bande dessinée on est sûr que ça va se faire. Y’a moins d’enjeux financiers, contrairement au cinéma. En revanche un film… J’ai travaillé longtemps sur un film et ça ne s’est finalement pas fait.

Pourquoi s’orienter vers une histoire aussi délicate à traiter au cinéma (obligation d’utiliser certains clichés pour arriver à la fin de l’histoire) ?

Olivier Ayache-Vidal: C’était un peu un hasard. Je n’avais pas prévu de faire un film sur l’éducation, j’avais d’abord prévu de faire un film en Chine, pays que je connais, que j’ai aimé découvrir et je trouvais intéressant de faire un film qui raconterait l’histoire de français qui arrivent en Chine. Un concours de circonstances a fait que non. Des producteurs que j’ai rencontrés avaient pour idée de faire un film sur l’éducation. Ils m’ont simplement proposé le “pitch” suivant : un prof d’un lycée bourgeois va en banlieue. Le pitch en question s’arrêtait à ça. Il correspondait finalement à ce que j’avais envie de faire et j’ai travaillé comme un journaliste, comme un documentariste en plongeant dans l’univers de l’éducation. Ça m’a longtemps occupé, un peu plus de deux ans, mais deux années enrichissantes afin d’essayer de comprendre et de m’imprégner de ce milieu pour écrire le scénario.

Une véritable immersion dans un établissement…

Olivier Ayache-Vidal: Voilà, j’ai cherché plusieurs établissements, j’ai regardé, et puis j’en ai trouvé un qui se trouvait être le collège Maurice Therèse. Depuis devenu le collège Barbara où j’ai tourné le film et où enseignait entre autres François avec une quarantaine d’autres profs. J’allais dans toutes les classes et voilais voir comment les élèves se comportaient avec les profs. Je suis parti en voyage scolaire avec eux, j’ai vécu les conseils de classe et conseils de discipline… Enfin tout ce que j’ai pu voir, c’est ce que l’on voit dans le film. C’est très proche de mon expérience. Même le conseil de discipline. J’aurais été incapable de faire ce film, si je n’avais pas eu cette expérience. À tel point que même lorsque j’étais chez moi, je ressentais le besoin d’aller au collège pour être dans l’élément. C’est plus simple que lorsqu’on est loin, que l’on est chez soi. Après lorsqu’on connaît bien l’environnement, que l’on est imprégné, l’on commence à écrire des choses, autant sur les profs que sur les élèves et aller plus loin. Au début vous ne pouvez pas faire parler les personnages si vous ne savez pas comment ils parlent. C’était obligatoire.

À partir de cette immersion, et ça serait intéressant d’avoir votre regard là-dessus François, comment écrire un scénario de fiction sans sombrer dans le cliché (le cliché étant quelque chose de réel et d’existant) et les caricatures ?

Olivier Ayache-Vidal: Le cliché c’est juste, on nous abreuve de ça, c’est de la répétition, du copier/coller. Effectivement, j’aurais pu simplement raconter ce que moi-même, on m’a raconté. Donc sortir du cliché c’est aller voir la réalité, se faire sa propre opinion et à côté la réalité est celle que je raconte. Y’a des problèmes, mais aussi plein de choses positives. On peut sortir du cliché en allant voir la réalité et on y revient, en s’en imprégnant, en pratiquant cette immersion dans le réel.

François: De mon côté, je pense qu’on peut écrire une fiction en mettant du réel dedans. Y compris au niveau des dialogues d’ailleurs. Olivier c’est lui qui a écrit son scénario, qui a écrit ses dialogues et il dit lui-même qu’il y a mis des choses qu’il a réellement entendues durant ses deux années d’observation. On peut très bien avoir ce mélange entre une écriture de fiction avec des personnages imaginaires, mais fortement inspirés par des personnages réels.

Plus un film de fond que de forme, un film où ce qui prédomine, ce sont les rapports de force. C’était  la volonté première à l’écriture ? Faire un film sur l’humain et les rapports de force ?

Olivier Ayache-Vidal: L’éducation est à mon sens un sujet tellement important. On peut le traiter de façon très drôle. Je suis moi-même amateur d’humour, on peut rire sur les choses profondes, mais y’a quand même un sens à donner au final.

Ce qui se retrouve notamment au travers d’un jeu de mots qui se fait grâce au nom de famille du protagoniste. Foucault, auquel les élèves font le rapprochement avec le présentateur de télévision française, alors que le sens premier nous ramène au philosophe français Michel Foucault.

Olivier Ayache-Vidal: Oui complètement. C’était une figure intellectuelle, j’aimais bien ce nom, je trouve que ça sonnait bien. Je ne dirais pas que c’était une référence directe, mais il y a quelque chose de cet ordre, ça colle bien au personnage. Et puis le prénom, François, tout simplement parce que le personnage est inspiré par François ici présent, que j’avais vu enseigner. Excellent enseignant et je me suis dit que ça serait sympa de donner son nom au personnage. Et pour revenir au jeu de mot en question, chose très drôle à ce sujet qui permet de faire le lien avec ce qu’on disait juste avant. Au bac, des élèves ont confondu Michel Foucault et Jean-Pierre Foucault ! Ce à quoi le présentateur avait répondu par le biais des réseaux sociaux avec ironie. Mais au Bac quand même, pour dire à quel point ce qui est montré dans le film est très proche de notre réalité.

François: Personnellement, je trouvais ça drôle que Foucault père, l’écrivain, soit un réac alors que le Foucault du film écrit sur la déliquescence de notre société.

Comment c’est déroulé le casting des adolescents ?

Olivier Ayache-Vidal: En fait, j’ai été dans le collège donc je les connaissais. Mais pas que ces jeunes-là. Comme je suis resté un peu plus de deux ans, je voyais des jeunes de quatrième puis troisième passer ensuite au lycée, puis je trouvais un autre groupe… Donc quand eux sont arrivés c’étaient des mômes de sixième qui sont arrivés en fin de quatrième. C’était important pour moi de faire un casting avec eux, parce que tout simplement je ne voyais pas l’intérêt d’aller en chercher d’autres.

C’était la réalité, j’avais le sentiment que je pouvais trouver la matière et des bons comédiens même s’ils ne le savaient pas. Ils n’avaient jamais joué. Ça me paraissait plus logique de faire le film avec eux et c’était également une manière de leur rendre leur accueil au sein de l’établissement. C’était une bonne expérience pour eux et il se trouve qu’en sélectionnant, j’ai composé une classe semblable à ce qui existe, mais avec des enfants moins terrorisés par la caméra. Certains élèves étaient timides, alors que d’autres étaient très expressifs et beaucoup plus ouverts.

Une homogénéité réaliste encore une fois

Olivier Ayache-Vidal: Voilà exactement. Pour moi c’était logique qu’on tourne le film dans ce collège et avec ces élèves, même si je me suis posé la question, notamment concernant le collège. Par rapport à la mise en scène et à la réalisation. Est-ce que ça va fonctionner, est-ce qu’on va pouvoir s’adapter ? Et on a su le faire. C’est le bâtiment qui existe, même si au début je me suis demandé si on ne tournerait pas dans l’ancien collège. Plus vétuste, avec un aspect plus cliché justement puisqu’on est en banlieue, avec un bâtiment un peu pourri… Finalement comme on construit des nouveaux bâtiments, c’est devenu plus logique de suivre l’urbanisme et les changements, tourner dans le vrai collège, maintenant plus beau et moderne.

Les Grands Esprits est un film qui s’adresse à un large public, c’est un film assez didactique dans la forme et assez drôle également. Était-ce une volonté de s’éloigner d’un cinéma plus « auteuriste » tel qu’on peut le connaître notamment chez Laurent Cantet (Entre les Murs, 2008) ?

Olivier Ayache-Vidal: Je ne me positionne pas par rapport à Laurent Cantet ou à un autre. J’ai fait ce qui me semblait naturel de faire. Je suis influencé par beaucoup de cinéastes, mais comme n’importe qui, mais pas spécialement par rapport à lui. La façon de filmer ou de travailler avec les élèves, c’était tout à fait celle qui me semblait naturelle et personnelle.

Une envie personnelle avant tout, alors qu’au départ le pitch du film, comme vous avez pu le dire, vous a été donné par un producteur.

Olivier Ayache-Vidal: Oui ça reste à 100% un film personnel. Je ne dis pas que je serais venu auprès des producteurs avec cette idée-là, avec cette histoire, mais comme eux me l’on proposé je me suis dit que c’était l’occasion pour moi d’aller fréquenter le milieu et de faire mon film. Mon exigence c’est d’apprendre une nouvelle fois, de faire un travail journalistique, donc de me servir de cette proposition pour m’enrichir et faire le film que j’ai envie de faire. La recherche en amont est aussi intéressante que de faire le film. On s’informe, on découvre, on rencontre des gens. Après faire le film c’est très très bien. C’est beaucoup de travail et c’est également gratifiant lorsqu’on le diffuse dans le monde entier. Donc effectivement on pourrait donner ce sujet à 25 réalisateurs différents. Il serait traiter de 25 façons différentes, certains se documenteraient, alors que d’autres non, certains feraient de grosses comédies, alors que d’autres feraient des drames… J’ai vu ça comme un exercice et ma réponse à l’exercice est ce film, l’aboutissement de plusieurs années de documentation et de travail sur le sujet. Ce n’est surtout pas un film de commande. De la même façon, je peux proposer des idées à des producteurs et inversement.

Denis Podalydès en acteur principal. Comme à son habitude excellent et d’un naturel déconcertant. Vous pensiez à lui déjà au moment de l’écriture ?

Olivier Ayache-Vidal: Oui, bien sûr. Je trouvais que c’était celui qui pouvait incarner le prof type, le prof intellectuel qui va aller en banlieue et en même temps apporter beaucoup d’humour. Il crédibilise le film en incarnant le personnage et non en étant Denis Podalydès. Si je prends un autre acteur, connu, il arrive avec son image d’acteur. Lui, arrive avec son image de prof intellectuel et intelligent. Il était lui-même élève au lycée bourgeois Henry IV et voulait être prof. Ça, je ne le savais pas au départ, c’était assez marrant de l’apprendre. Il a fait Math Sup. Une fois, deux fois, trois fois avant de lâcher l’affaire et d’intégrer le conservatoire. Mais au départ il voulait vraiment être prof et a vécu avec des proches, eux-mêmes profs. Sa mère était prof d’anglais par exemple. Une découverte qui prouve bien que c’était logique que ce rôle lui revienne, et qu’il y soit aussi bon, aussi crédible. C’est par ailleurs un grand acteur, un acteur fascinant. J’ai revu des passages du film il y a peu lors d’une projection au Rwanda et il arrive encore à me surprendre. Des détails dans son jeu, que je n’avais pas vu au tournage. Il est vraiment parfait.

Avec votre œil de professeur, sachant que Denis Podalydès vient du théâtre, un art où on cherche souvent à en faire beaucoup et à exagérer les émotions, vous paraît-il juste ?

François: Oui complètement. Déjà il enseigne régulièrement. Je ne sais pas s’il le fait encore, mais je sais qu’il a donné des cours de théâtre, donc il a l’habitude d’enseigner et l’a beaucoup fait. Il sait ce que c’est que de transmettre. En plus, c’est un grand amoureux de littérature donc c’était génial de l’entendre parler d’auteurs qu’il connaît par cœur et adore comme Hugo. En faire un prof de français était l’idée parfaite.

De toute façon comme le disait Olivier tout à l’heure, le pitch du film est assez singulier, ce n’est pas quelque chose que l’on voit tous les jours. Dans les établissements on a pas d’enseignants de ce profil, mais vu que l’histoire est bien ficelée, ça nous paraît réaliste et Denis arrive à y être juste et crédible. Un personnage dur au départ, qui va s’attendrir au fur et à mesure même si c’est plus complexe que ça. Il n’en fait jamais trop et ne sombre pas dans la facilité et la surenchère tire-larme que, personnellement, je n’aime pas.

Sans transition, afin de parler d’un autre aspect du film pour finir. Sur le plan technique, quel est pour vous l’apport et l’intérêt d’un zoom ? Procédé technique utilisé à de nombreux moments dans le film.

Olivier Ayache-Vidal: J’aime bien la dynamique que ça donne. On met l’accent sur un point, sur un élément, un personnage. Je ne travaille qu’au zoom. Soit on le voit à l’écran, soit on ne le voit pas, suivant le montage et découpage. Mais comme je travaille très très vite, j’aime bien zoomer lors des prises et ne pas perdre de temps, ne pas perdre quelque chose que l’on n’aurait pas la chance d’avoir si on prenait le temps de changer de focale. Changer de focale était assez rare durant le tournage, ça prend trop de temps.

Je préfère privilégier ce qui se passe sur la scène avec les gamins comme les adultes. Le piqué de l’image, tous ces éléments techniques, ne m’intéressaient pas. On a tourné avec très peu de lumière par exemple. Avec uniquement les lumières déjà existantes. Tout était par la suite une question de cadre afin d’avoir un beau rendu quand même. Il suffit de savoir comment cadrer, pour moi l’image c’est le cadrage avant tout et là je me suis énormément resserré sur les acteurs. Peu de plans larges contrairement à ce que l’on peut voir habituellement au cinéma. Y’a quelques plans larges, mais ils sont justifiés et utiles à l’histoire.


Lire notre Critique du film Les Grands Esprits
Le film Les Grands Esprits est en salles au Canada depuis le 03 novembre 2017 et sera disponible en DVD et Blu-Ray, à compter du 17 janvier 2018 en France.

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