ENTRETIEN – Romain Gavras, l’art du clip et de la publicité en parallèle du cinéma

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Fils du réalisateur Costa-Gavras et de la productrice Michèle Ray-Gavras, Romain Gavras est l’exemple même de celui que l’on nommerais comme un fils de. Un jeune bien aidé par sa famille afin de monter dans le monde du cinéma. Sauf que s’il est bien fils de, il a également bel et bien prouvé qu’il était un artiste à part entière, un fils qui ne doit pas son talent et de son envie de créer à ses parents. Nous avons eu la chance de pouvoir nous entretenir avec le cinéaste afin de revenir sur sa jeune carrière de réalisateur et surtout de sa grande passion pour la création de clips et de publicités. Avec ce second entretien, vous pouvez d’ores et déjà comprendre que notre envie avec ce flot d’entretiens, est de mettre en parallèle des profils de réalisateur.rice.s complètement différents, mais qui appartiennent à ce même monde, qu’est celui du cinéma français.

N.B : Tout ce qui va suivre sont ses mots, réponses à nos questions, souvent fleuves, portant sur les thématiques qui font ici offices de titres.


Kourtajmé


« On était super jeune, on avait 14 ans quand on a commencé avec Kim Chapiron. On est comme cousin grâce à des membres de nos familles respectives donc on a grandi ensemble et comme on vient tous les deux d’un milieu artistique, moi le cinéma et lui son père est artiste plasticien donc on a baigné dedans. Donc à 14 ans on a commencé à faire de courts métrages sur VHS qui passaient de magnétoscopes à magnétoscopes, tout en prenant pleins de potes à nous pour faire pleins de films. Des potes qui sont aujourd’hui réalisateurs. Toumani Sangaré vient de terminer son premier long-métrage au Mali, Ladj Ly vient également de finir son premier film… Les acteurs, actrices, mais également les ingénieurs du son par exemple, ce sont les mêmes mecs avec lesquels on travaille depuis que l’on a 17 ans.

On a plus le nom Kourtrajmé, parce que c’est un nom en verlan qui faisait sens quand on était jeunes et fougueux. Maintenant on a tous 35, 36 ou 37 ans, on est un peu plus vieux, mais par contre on s’entraide tout le temps. Sur Le Monde est à Toi, Kim était réalisateur seconde équipe, ce que j’avais fait pour lui lorsqu’il était venu ici au Canada pour tourner Dog Pound. Il est dans le film, Ladj est également dans le film… on est tous tout le temps ensemble à s’entraider, mais ça a quand même évolué. Dans le sens où quand on faisait Kourtrajmé c’était vraiment à l’arrache. Quand Kim faisait un film, il faisait tout. Quand je faisais un film, je faisais tout. On cadrait, on montait, on faisait vraiment tout, ce qui n’est plus le cas aujourd’hui. Mais c’est une assez bonne école, car on apprend à tout faire. Je pense que c’est très important pour un réalisateur de savoir monter, de savoir cadrer…

Une fois cette formation Kourtrajmé faite, j’ai rapidement voulu faire quelque chose de plus « professionnel ». J’ai voulu travailler avec un producteur, un chef opérateur… Et à cette époque-là, j’ai contacté André Chemetoff qui était un pote d’enfance à moi et qui était assistant caméra, avec lequel on avait pas mal bossé sur des courts-métrages. On ne s’était pas vu depuis longtemps, je lui ai dit que je voulais bien tourner un film en pellicule et lui m’a répondu qu’il aimerait bien passer chef opérateur et qu’il aimerait bien me présenter un producteur. Producteur qui a produit pas mal de choses pour moi ensuite. On a commencé par réaliser un clip pour Dj Mehdi à l’époque. On n’avait pas beaucoup de budget, mais on commençait à avoir cette grammaire normale du cinéma avec une équipe derrière la caméra. Un producteur, un réalisateur, un chef opérateur, un assistant-réalisateur… et pas deux personnes qui font absolument tout. De là ça a enchaîné avec des clips, de la publicité, mon premier long-métrage…



Du Clip et de la Publicité pour faire du Cinéma


Des clips je n’en fais pas énormément. J’en fais un par an ou un tous les deux ans, parce que ça prend beaucoup beaucoup de temps, mais je continue à en faire parce que j’aime ça. Je pense qu’avec un clip tu peux avoir beaucoup plus de libertés créatives qu’avec un long-métrage. Avec un long-métrage forcément tu t’inscris dans un schéma classique avec une narration et une histoire à raconter avec un but précis : ramener des gens dans la salle de cinéma. Là où avec un clip tu peux vraiment faire ce que tu veux. Je sais que moi c’est un format que j’adore et je continuerais à produire. La publicité c’est très différent. C’est un travail de mercenariat. L’exercice m’amuse et m’intéresse. Tu fais de l’argent assez facilement, là où avec le cinéma c’est aujourd’hui très très dur de faire de l’argent, et dans les clips y’en a pas. Donc les efforts fournis dans la publicité te permettent de payer tes équipes pour faire du cinéma et du clip. On peut être à l’aise sur d’autres projets grâce à la publicité, mais pareil que le clip, c’est un format que je garderais toujours sous le coude parce que pratique financièrement et très amusante également.

Pour Le Monde est à Toi, certaines musiques coûtaient très cher donc j’ai dit à mes producteurs « j’irais faire deux spots publicitaires après et on aura les droits comme ça ». Lorsque t’es dans une salle de montage et que t’as envie d’une musique, mais ton producteur te dit que non parce que beaucoup trop cher. Avoir la possibilité d’avoir ce que tu veux au final, grâce à la publicité enlève véritablement un poids et c’est très plaisant. Aujourd’hui pour faire le film de tes rêves, il faut de l’argent. Payer les droits musicaux, payer ton équipe, payer la location des lieux… il faut de l’argent. Aujourd’hui si certains réalisateurs ne réalisent pas d’autres choses que du long-métrage de fiction, ils vont être ghost writer ou scénariser des choses horribles pour trouver de l’argent. Après il y a cette catégorie de réalisateurs qui fonctionnent très très bien et qui n’ont pas besoin de ça. Mais ils sont peu nombreux et je pense que quand t’es réalisateur et auteur, c’est concrètement difficile de ne vivre que de ça donc la publicité devient LE moyen parfait. Après comme j’ai la chance d’en faire depuis de longues années maintenant, j’ai le privilège de travailler sur de très grosses productions qui me permettent d’expérimenter plein de choses. Sur certaines publicités j’ai de très gros budgets qui me permettent de faire des constructions, d’avoir des hélicoptères… des choses que je ne peux avoir que très difficilement, voire pas du tout pour du cinéma. Et ce sont des possibilités qui me permettent d’apprendre énormément, sur une publicité j’apprends plein de choses.

Aujourd’hui encore lorsque je dis que je fais de la pub lors d’un dîné de famille, tout le monde se fou de ma gueule et c’est de bonne guerre, mais en réalité je pense faire partie d’une génération où en vrai le côté réal/auteur dans sa tour d’ivoire qui ne touche à rien d’autre ça n’existe plus. Je n’y vais pas à contrecœur. J’adore faire des images et j’ai par exemple réalisé une pub pour Dior avec Robert Pattinson et dedans je voulais absolument avoir une BMW des années 80. Eux ont pour habitude d’aller vers des Aston Martin des années 60 et à raison, je leur disais, que ça aurait plus d’impact, car la BMW des années 80 représenterait la génération visée, à savoir la mienne et non plus la leur, celle de Steve McQueen et des années 60. Aujourd’hui je m’interdis d’utiliser des BMW des années 80 parce qu’il y en a partout. Et je trouve ça cool de pouvoir projeter des ingrédients que j’aime moi, comme cette histoire de BMW, dans des publicités qui vont être projetées partout et vont se diluer dans la culture populaire.  J’adore tourner et trouver des solutions à des problèmes, parce que la pub c’est : « comment faire en sorte que quelque chose de cheesy, ne paraisse pas cheesy ? ». On n’y arrive pas tout le temps, parce qu’il y a trop d’intervenants et c’est compliqué, mais le casse-tête chinois que ça représente est très intéressant.


De Notre Jour Viendra à Le Monde est à Toi


Il y a le fait de pratiquer sur la publicité entre autres, mais c’est surtout que la proposition de cinéma était assez différente. Notre Jour Viendra était assez cadré et contemplatif, alors qu’avec Le Monde est à Toi on est dans quelque chose de plus frénétique. La grammaire visuelle s’adaptait à cette histoire et à ce cadre de film, tout en se posant toujours la bonne question afin de ne pas en faire trop. Ne pas faire un clip d’une heure et demie, mais en même temps je n’ai pas envie que ça ne ressemble pas du tout à ce que je fais ailleurs. Je n’arrive pas à faire un long-métrage sérieux où il n’y a pas d’humour. Peut-être que j’y arriverais quand je serais plus vieux, mais pour le moment je n’y arrive pas. Donc forcément dans un long-métrage j’ai envie que l’on se marre et que ça ne soit pas trop intense, là où le clip et la publicité ce sont des formats plus courts et qui ont un impact plus immédiat et sans aucune pause.

Encore une fois ce sont des objets complètement à part entière par rapport au cinéma. Je pense que je ne ferais jamais de films qui auront autant d’impact sur la culture que certains clips que j’ai fait. Avant que ça aie un impact sur la façon dont les jeunes s’habillent, dont ils ont de consommer la musique… il faut se lever tôt. Genre Bad Girls de MIA, Stress de Justice… ce sont des clips qui frappent très fort.

Notre Jour Viendra pour moi c’est une comédie. Je l’ai revu il y a quelque temps à l’occasion de la projection d’une version 35 mm sur Paris et je me suis bien marré. C’est une comédie noire où tu perds la moitié du public en chemin c’est sûr, mais ça reste une comédie dans ma tête en tout cas. Quand on traite d’un sujet social, on a tendance à toujours avoir un ton condescendant, ce qui ne m’intéresse pas. Je cherche comme avec Notre Jour Viendra à utiliser un autre angle afin de parler du sujet en question. »


Merci beaucoup à Romain Gavras pour le temps accordé et cette belle entrevue nous permettant de mettre en lumière que non, tout n’est pas toujours aussi simple qu’on peut le penser. Merci également à l’équipe de Mélanie Mingotaud de chez Mingotwo, pour la planification de cet entretien.


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