ENTRETIEN – Gilles Lellouche, portrait autobiographique d’un cinéaste qui n’a pas débuté avec Le Grand Bain

Copyright Image à la Une (Photo: Mika Cotellon © (2018) TRESOR FILMS – CHI-FOU-MI PRODUCTIONS – COOL INDUSTRIE – STUDIOCANAL – TF1 FILMS PRODUCTION – ARTEMIS PRODUCTIONS)

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Nous sommes le mardi 06 novembre 2018 et alors que le film Le Grand Bain vient tout juste de dépasser la barre symbolique des deux millions d’entrées en France, la nouvelle réalisation de Gilles Lellouche est présentée en avant-première nord-américaine dans la ville de Montréal à l’occasion du Festival du Film Francophone : Cinémania. Après une première projection en comité réduit au sein même d’une piscine reconverti en salle de projection aquatique pour l’occasion (la grande classe), le film s’apprête à être vu par plus de cinq personnes lors de la grande première. L’occasion pour nous de le rencontrer en amont et de parler une vingtaine de minutes durant, du film événement, mais également de ce qui l’a mené au film dont on parle tant. Puisque oui, Gilles Lellouche est un acteur de renom, mais c’est avant tout un réalisateur qui a débuté sa carrière derrière la caméra bien avant 2018.

N.B : Tout ce qui va suivre sont ses mots, réponses à nos questions, souvent fleuves, portant sur les thématiques qui font ici offices de titres.


Cours-métrages, clips… de 1990 à 2004


« Je suis aux Cours Florent. Tout se passe très bien pour moi, les professeurs me flattent, le soir on parle de Patrice Chéreau autour d’une bouteille de vin rouge… la vie est belle. Et au bout de trois ans, ça s’arrête net. Qu’est-ce que je fais ? Alors à ce moment, et comme pour tous les jeunes acteurs, on a un agent qui a quelques propositions pour nous. Des propositions pour faire de la publicité pour des lessives où on va être mélangé à 60 autres acteurs de ton âge avec 200 acteurs de plus de 60 ans et tu ne comprends rien à ce que tu fais là. Rien de vraiment palpitant après les trois années au cours Florent. Puis le temps passe, le temps passe et on se retrouve avec des potes à fumer jusqu’à 4h du matin en regardant des films et la journée il ne se passe rien. Et après ce deux années de chômage post école de théâtre j’ai eu ce déclic et je e suis dit que ça suffisait tout simplement. Ça correspondait à la sortie du film La Haine de Matthieu Kassovitz. C’est en voyant ce film que j’ai pour la première fois compris ce qu’était la réalisation. Avant je n’y faisais pas attention, j’allais voir des films pour une histoire ou des acteur.rice.s qui m’embarquaient dans le film ou pas, mais je n’avais pas conscience de ce qu’était un travelling, un panoramique… ce que vivent les spectateurs en général et tant mieux. Ça veut dire que c’est bien fait dans ce cas. Mais en l’occurrence avec La Haine, c’était ma génération, on me parait directement et j’ai découvert un monde.

J’ai décidé de faire un court-métrage, que j’ai écrit. J’ai demandé à un pote d’enfance Tristan Aurouet , qui voulait devenir réalisateur, s’il voulait co-réaliser avec moi. J’ai demandé à Léa Drucker, qui était en cours avec moi, si elle acceptait de jouer à mes côtés. On a trouvé à l’époque cinq milles francs pour pouvoir financer le film et que l’on puisse le réaliser en 35 mm cinémascope avec l’accès à un steady-cam, à une grue… ce qui aujourd’hui est impensable. Il est impensable, à moins d’avoir de bons contacts, de pouvoir avoir accès à de telles choses avec seulement quoi… 800€ ? On l’a fait, on l’a projeté et il y a beaucoup de gens qui se sont déplacés, parce qu’à cette époque-là les gens se déplaçaient pour aller voir des courts-métrages dans des salles. L’alignement des étoiles a fait que le film a eu un beau petit succès et j’ai pu rencontrer des producteurs de clips. On projetait le court-métrage en septembre/octobre et en décembre j’étais déjà à New York pour réaliser mon premier clip. Les choses ont démarrées comme ça et c’était incroyable. Je me suis retrouvé propulsé dans un monde qui n’était pas du tout le mien. Je venais du théâtre et je me retrouvais dans le monde de la chanson et de la variété à réaliser des clips. Mais alors que je n’avais plus une thune, je me retrouvais à New York, à Miami puis en Écosse dans de beaux hôtels pour réaliser des clips. C’était fou.

Au fur et à mesure j’ai commencé à prendre les choses avec de plus en plus de sérieux, comprenant la chance que j’avais. Pour un bon clip, il y en avait quatre de mauvais parce que je n’avais rien appris, je n’avais pas de méthodes. J’ai commencé à comprendre qu’il fallait travailler, qu’il fallait penser en amont afin de bien découper à la seconde près pour trouver le feeling et le concept même du clip pour qu’il fonctionne. Je me suis fait la main avec le temps, en pratiquant énormément. J’en ai réalisé des dizaines, les choses ont gagné en importance, puis j’ai eu accès à ce que j’aimais le plus à savoir le hip-hop. J’ai pu réaliser des clips pour NTM, Mc Solar… les budgets étaient de plus en plus confortables pour faire des clips et publicités à la fois belles et surtout plaisantes pour moi. Mon producteur de clip de l’époque qui s’appelle Georges Bermann était à ce moment venu vers moi pour me dire : « Mais qu’est-ce que tu fais là, toi t’es fait pour la comédie, pour jouer[…] » alors que moi j’aimais de plus en plus ce que je faisais dans le clip et la publicité « […] et réaliser de la fiction, donc tu vas faire un second court-métrage et je te le produis. Écris-moi quelque chose et dès que j’estime que c’est bien, tu le tournes. » J’ai écrit 10/15 ébauches de scénario et arrivé au vingtième, il me dit :  « c’est super, on tourne dans un mois. » J’ai repris Léa Drucker, on a fait le court-métrage, on a eu un prix au Festival de Cannes, j’ai rencontré Alain Attal, mon producteur actuel, on a produit Narco mon premier long-métrage et tout a commencé comme ça.



De Narco au Grand Bain


Narco est très référencé. Scorsese, Tarantino, les Frères Coen… c’est le film d’un mec de 30 ans qui aime le cinéma et décide d’en faire en mettant tout ce qu’il aime. J’avais envie de passer à quelque chose de plus personnel. C’est super de pouvoir faire des œuvres très référencées, mais au bout d’un moment ça devient surtout une contrainte. Je me suis donc fait violence pour ne regarder aucun film sportif de compétitions ou autres, pour conserver mon écriture cinématographique à moi. J’ai des références dans ce film, mais qui ne sont pas celles que l’on peut s’attendre. J’ai beaucoup pensé aux films de Michael Cimino comme Voyage au Bout de l’Enfer par exemple. J’avais envie d’aller vers des films plus proches des personnages, plus près des gens et moins dans la frime comme pouvait l’être Narco. Faire un vrai drame, avec ses moments de comédie, et non une comédie fun et complètement décalée.


Le Grand Bain, la révélation graphique et populaire


J’aime le cadre : la piscine. Tourner dans une piscine, c’est à la portée de n’importe qui que de faire de belles images dans une piscine. C’est déjà quelque chose de beau, de graphique et linéaire. C’est un cadre dans le cadre que j’avais envie de prolonger. Ne serait-ce que pour écrire l’introduction du film. J’ai pensé à ce que je voulais raconter et au cadre. Une des formes les plus connues de la natation synchronisée c’est le rond, avec les différents mouvements qu’ils et elles peuvent faire, et la piscine étant un rectangle, j’en suis rapidement venu à cette idée du rond dans le carré pour bâtir toute cette introduction, le rond étant ici également la représentation de la dépression vécue par le personnage de Mathieu Amalric. Je voulais tourner en scope à cause de cette histoire de rond dans le carré. Le choix de tous les décors était pensé en fonction de ça, à cause de leurs formes. La double fenêtre rectangulaire que l’on voit dans le premier plan qui débute dans la rue avant de découvrir la faille du personnage principal, la cabine en plexiglas utilisée par le personnage de Philippe Katerine lorsqu’il fait ses recherches sur internet à propos de la natation synchronisée masculine… j’ai voulu le mettre dans ce box parce qu’il y a un rond dans un carré encore une fois. Au même titre que lorsque le personnage de Virginie Efira leur lis des poèmes et qu’ils sont assis, on ne le voit pas très bien parce qu’au montage ça ne fonctionnait pas et le plan a été coupé, mais j’avais fait un plan en zénithal où on voyait que les personnages étaient tous assis sur des carrés…

Ce sont des idées toutes simples et souvent bêtes, mais je me suis pris la tête afin de ça revienne dans les décors et la direction artistique du film pour que l’on garde cette idée du rond dans le carré, cette idée graphique qui ramène au sujet même du film : la dépression combattue par cette piscine et la natation synchronisée. C’était pour moi extrêmement ludique que de partir à la recherche des éléments les plus graphiques possible. De la piscine d’entraînement à la piscine du championnat olympique en passant par les plus infimes décors comme le box dont on parlait. Déjà lorsque j’écrivais les scènes, je travaillais on imaginaire pour visualiser toutes mes idées principales afin d’avoir un film très graphique. Je ne voulais pas réaliser une énième comédie très « télévisuelle », mais réaliser un film de cinéma qui possède des idées graphiques. Je ne dis pas que tout le film est comme ça, il y a beaucoup de moments moins graphiques parce que j’avais une histoire à faire avancer et je ne voulais pas non plus que l’image prenne le pas sur l’histoire.

Quand on voit trop la réalisation, c’est que le réalisateur se met devant son histoire et ses personnages. Ce que je ne voulais absolument pas, mais j’avais quand même envie de profiter de l’outil cinématographique. Je pense à la chorégraphie réalisée par les personnages dans l’eau et le ballet aquatique réalisé par la caméra. Je voulais sublimer leur chorégraphie finale avec la caméra. De beaux mouvements, de belles couleurs, avoir quelque chose de graphique et visuellement beau encore une fois. Une belle collaboration avec mon chef opérateur Laurent Tangy pour mettre en place tout cela. Chef opérateur, qui pour l’anecdote, était le premier assistant caméra de mon chef opérateur lorsque j’ai réalisé Narco. J’ai eu l’occasion de collaborer à plusieurs reprises avec lui, alors que lui était chef opérateur et moi acteur et je voulais que l’on travaille ensemble sur un projet.


Envie de changement ?


Du cinéma d’action ou de genre ? Pour l’avoir vécu en tant qu’acteur, j’ai vu à quel point c’était casse-couille à réaliser (un film d’action NDLR). Tout comme à jouer. T’es obligé de multiplier les axes dans tous les sens. En plus Fred (Fred Cavayé réalisateur des films A Bout Portant et Mea Culpa ndlr), c’est un fou et je l’admire pour ça. La scène de poursuite dans le métro c’est deux semaines de tournage. Rien que pour le moment où le personnage traverse un quai il faut des jours. Un travelling dans un sens, le même avec une autre optique, puis une autre optique, puis avec un mouvement de grue, puis on la refait avec le steady-cam pour le champ et le contre champ et ainsi de suite pour avoir les différents points de vue dont celui de la caméra de surveillance… À l’arrivée tu refais 250 fois la même chose pour 25 secondes de film. Je grossis le trais, et encore, mais c’est quelque chose que je ne peux pas. J’aimerais par contre beaucoup faire un film tout en extérieur. Un film énervé et viscéral dans une nature hostile comme Délivrance. J’adorerais vraiment m’essayer à ça. »


Merci beaucoup à Gilles Lellouche pour le temps accordé et cette belle entrevue nous permettant de mettre en lumière que non, tout n’est pas toujours aussi simple qu’on peut le penser. Merci également à l’équipe de Mélanie Mingotaud de chez Mingotwo, pour la planification de cet entretien.


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