ENTRETIEN – Eva Husson, la vision cinématographique d’une femme dans un univers patriarcal

1. ENTRETIEN – Gilles Lellouche, portrait autobiographique d’un cinéaste qui n’a pas débuté avec Le Grand Bain
2. ENTRETIEN – Romain Gavras, l’art du clip et de la publicité en parallèle du cinéma

Après avoir parlé de réalisateurs masculins français reconnus, Gilles Lellouche et Romain Gavras (lien vers les entretien juste au dessus) pour ne pas les nommer, quoi de mieux qu’une femme pour se renouveler ? Qui plus est, quoi de mieux qu’une réalisatrice engagée qui a après avoir été portée en estime suite à un premier long-métrage joliment acclamé par la critique, c’est retrouvée face à une horde de journalistes enragés voulant la tête de ce second long-métrage suite à sa première diffusion en festival ? Si vous ne la connaissez pas, ou ne connaissez pas son nom, retenez le bien : Eva Husson. Nous avons eu la chance de nous entretenir avec la réalisatrice afin de parler de son second long-métrage, ainsi que de sa vision du métier de réalisatrice en tant que femme. Une cinéaste remontée, engagée et à la vision pertinente, qui croyez-nous, semble avoir plus que jamais l’envie d’imposer sa vision de femme à un univers toujours engoncé dans sa vision patriarcale des choses.

N.B : Tout ce qui va suivre sont ses mots, réponses à nos questions, souvent fleuves, portant sur les thématiques qui font ici offices de titres.


Les Filles du Soleil


« Tout a commencé durant l’été 2015, j’ai lu un article sur un bataillon de femmes qui s’appelle Les Filles du Soleil et ça m’a interpellée. J’ai envoyé un mail à ma productrice et elle me répond : c’est notre prochain film. On y allait vraiment en tandem, c’est un gros travail d’équipe et je me souviens avoir envoyé mon premier traitement concernant le film (long résumé de ce que va être le film en une trentaine de pages), la veille de la sortie France de BangGang (précédent et premier long-métrage réalisé par Eva Husson ndlr). Au départ le film suivait quatre personnages, dont une qui était leur capitaine et pour plusieurs raisons, dont une financière, je me suis rendu compte que ça ne serait pas faisable. On savait que Les Filles du Soleil serait un film cher à la base et que l’on aurait finalement peu de moyens parce qu’on voulait qu’il soit tourné en Kurde. Et c’est très compliqué à financer de la part d’un pays comme la France. Et puis après on a une autre réalité qui nous tombe dessus, à savoir que je suis une femme réalisatrice, le personnage principal est une femme, mais cela étant dit ma productrice a fait un travail génial de financement. Elle a je pense, fait ce que personne d’autre n’aurait pu faire, elle a soulevée des montagnes pour que l’on puisse faire le film tel qu’on l’a fait.

Déjà pour BangGang je ne connaissais pas le monde des orgies adolescentes (dit-elle en rigolant) et le travail de recherche a finalement été le même pour Les Filles du Soleil. J’ai fait deux ans de recherche, je suis allé au Kurdistan. J’ai rencontré énormément de consultants Kurdes, des consultants reporter de guerre. Sur le plateau j’avais également en permanence un conseiller militaire, un conseiller guérilla, un conseiller pour le dialecte… moi mon parti pris était de réfléchir comme si je réfléchissais à la création d’un film d’époque. Il y a des infos, il y a des sources, il faut aller les chercher et être respectueux. Faut être aussi réaliste et se dire que des éléments vont passer entre les mails du filet, mais au final qu’est-ce qu’est le plus important : raconter l’histoire ou faire une reconstitution historique et géopolitique de très près ? Pour moi c’est l’histoire et dans le cas des Filles du Soleil c’est l’histoire et non la précision au millimètre. Et c’est pour ça que je mets en avant-propos du film, qu’il s’agit avant tout d’une fiction. C’est super important. Je ne pense pas que ça soit le lieu du cinéma et de la fiction de faire des documents historiques. Ça me fait toujours halluciné quand je vois les gens s’énerver contre plein de films qui sont des reconstitutions historiques en disant : ça ne s’est pas passé comme ça ! Bah non c’est une fiction, ce n’est pas un bouquin d’histoire et c’est juste aussi simple que ça.

La première raison pour laquelle j’ai posé cet écriteau disant que ce film n’est pas un documentaire historique c’est parce que le bataillon des filles du soleil qui m’a inspiré initialement n’est pas allé au front tout simplement. Je les ai rencontrées, j’ai retrouvé leurs traces au Kurdistan et un jour par un hasard complet je me suis retrouvée nez à nez avec la capitaine du bataillon. Je l’ai reconnue, je me suis assise avec elle, on a parlée pendant trois heures et lorsque je lui ai demandée si elles avaient combattu, elles m’ont dit qu’en fait, elles faisaient parties de l’armée officielle des Peshmerga, les Peshmerga étant les plus progressistes de la Terre sur le plan de l’égalité hommes/femmes et même si elles étaient présentées comme des guerrières, elles n’étaient pas autorisées à combattre. Par contre les 40% de femmes syriennes Kurdes qui ont données sang et corps à la cause, elles elles ont combattues. Et je me suis dit que ce titre et ce nom est tellement évocateur, tellement puissant qu’il faut le sauvegarder par contre par notoriété intellectuelle on va dire très franchement que ce n’est pas une reconstitution.



Un autre regard sur le monde


Ce qui m’intéressait dans le traitement visuel et colorimétrique pour ce film, c’est d’essayer de retranscrire que lorsqu’on est en situation de guerre, on est en situation de vie. Dans le sens où tout est plus intense. Les gens qui font la guerre, ce ne sont pas des gens qui veulent mourir, mais des gens qui voient la vie comme une valeur suprême et veulent défendre la vie. C’est au contraire très vivant la guerre, en ce sens là. C’est vraiment une bataille avec la mort et moi les gens que j’ai vu, Kurdes et pas seulement, portent des éléments, comme des foulards, très très colorés. Je trouvais ça très important de ne pas céder à ce préjugé cinématographique, mais au contraire d’insuffler au film ce que moi j’ai pu voir. Et je pense que c’est aussi une des raisons pour laquelle le film dérange autant. Je représente des choses auxquelles on n’est pas habitué à voir parce que le regard a toujours été masculin et très patriarcal, surtout dans ce genre de films, et tout d’un coup je représente ces corps de femmes qui meurent, qui donnent la mort aussi.

Voir des femmes donner la mort ce n’est pas anodin et je pense que ça dérange vachement. Voir des femmes donner la vie dans des situations de mort. Il y a cette scène d’accouchement dans le film qui a bouleversé des femmes qui sont venues me voir et m’en parler lors de projections en avant-premières, alors que je sais, et ils ne m’en parlent pas, que ça ne passe pas pour beaucoup d’hommes. Du coup ils trouvent pleins de prétexte en disant que ce n’est pas réaliste, alors qu’ils n’ont jamais accouchés de leur vie et qu’ils n’en savent juste rien, c’est juste un prétexte pour attaquer le film parce que cette scène, entre autres, les dérange. Comme je suis une femme et qu’ils n’ont jamais vu de scènes représentées comme ça, ils partent du présupposé que ma parole ne reflète pas le réel. Comme je remets en cause la représentation du monde, pourquoi est-ce que ce serait moi qui viendrais représenter quelque chose d’intéressant et qui peut les étirer, alors qu’eux ils se disent : je n’ai jamais vu le monde et telle ou telle situation, représentée comme ça donc le monde n’est pas comme ça. Et c’est vraiment ce truc de remettre en cause la parole d’une femme et de ne pas même se poser la question : ah merde je ne l’ai jamais vu, peut-être qu’en fait c’est vraiment comme ça.


I have no intention to be quiet


Je ne pensais pas que ça dérangerait autant et c’est ce que j’en retiens le plus. D’un côté, je vois qu’il y a une réception de la part du public qui est extraordinaire. C’est hyper beau de voir la réaction des gens dans les salles et y’a un vrai amateur du public pour le film (Les Filles du Soleil ndlr). Et pas seulement des femmes. Les femmes s’expriment peut-être davantage sur les réseaux sociaux par exemple, parce que pour elles ça marque quelque chose et ça représente quelque chose qu’elles n’ont pas vu. Mais les hommes viennent également me voir pour en parler, mais ils s’expriment moins et prennent moins la parole sur le sujet. Mais ce que je vois surtout, c’est l’opposition entre la critique qui est comme encastrée dans un vieux monde de représentations justement du monde qui est super rouillé et une réalité où les gens viennent me remercier de représenter le monde tel qu’ils ou elles le voient et le perçoivent. En ce sens, je porte un petit pin’s que je trouve très pertinent et qui dit : I have no intention to be quiet.

C’est ce que je retire de cette espèce de campagne d’intimidation par critique interposée. Depuis la nuit des temps, on essaye de faire taire les femmes dès qu’elles prennent la  parole. Dès le départ (projection cannoise du film Les Filles du Soleil ndlr) j’étais un peu sonnée. Et je dis tout ça parce que mon attachée de presse dit bien ne jamais avoir vu ça en 25 ans de carrière (elle a travaillé sur des films réalisés par Andréa Arnold, Xavier Dolan…). Un tel contraste entre la réception critique et la réception du public, elle est historique. Ça m’a vraiment mise en colère au départ, mais je n’en ressors que grandie et avec l’envie de continuer dans cette direction et de m’imposer, d’imposer ma vision en tant que femme réalisatrice. »


Merci beaucoup à Eva Husson pour le temps accordé et cette belle entrevue nous permettant de mettre en lumière que non, tout n’est pas toujours aussi simple qu’on peut le penser. Merci également à l’équipe de Mélanie Mingotaud de chez Mingotwo, pour la planification de cet entretien.


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