Edmond, du théâtre au cinéma, la concrétisation d’un rêve pour le metteur en scène Alexis Michalik

 

Synopsis : «Décembre 1897, Paris. Edmond Rostand n’a pas encore trente ans mais déjà deux enfants et beaucoup d’angoisses. Il n’a rien écrit depuis deux ans. En désespoir de cause, il propose au grand Constant Coquelin une pièce nouvelle, une comédie héroïque, en vers, pour les fêtes. Seul souci : elle n’est pas encore écrite. Faisant fi des caprices des actrices, des exigences de ses producteurs corses, de la jalousie de sa femme, des histoires de cœur de son meilleur ami et du manque d’enthousiasme de l’ensemble de son entourage, Edmond se met à écrire cette pièce à laquelle personne ne croit. Pour l’instant, il n’a que le titre : « Cyrano de Bergerac ». »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Quel exercice périlleux : l’adaptation d’une pièce de théâtre au cinéma. Éviter de tomber dans l’écueil de la pièce filmée ou encore de proposer trop d’esbroufes et d’effets spéciaux inutiles pour tenter d’en mettre plein la vue aux spectateurs. Quel exercice périlleux : conter la création d’une oeuvre monumentale du théâtre français comme John Madden su le faire avec Shakespeare in Love en 1999. Couronné aux Oscars, le réalisateur narrait la naissance de Roméo et Juliette avec talent et du panache. Quel exercice périlleux : la volonté de raconter la création de Cyrano de Bergerac en adaptant pour le grand écran la pièce à succès Edmond ! Pour qui n’a pas vu la pièce, le film d’Alexis Michalik est un bonheur et une fantaisie sucrée digne du film britannique cité précédemment… le réalisateur le confie en interview, Shakespeare in Love lui a apporté le déclic de la création d’une oeuvre dans l’oeuvre. Mais qu’en est-il pour celles et ceux qui auront déjà vu la pièce à succès ? Qu’en est-il pour celles et ceux qui gardent en tête le souvenir du rythme imposé par des décors modulables créant la fantaisie et la folie de cet Edmond sur scène ? Surtout qu’en est-il des nouveaux acteurs reprennent des rôles créés par d’autres sur scène ? Les nouveaux élus sauront-ils effacer l’impression qu’ont laissé les théâtreux ?

Alexis Michalik ne cache pas son angoisse de réussir le film auquel il a toujours rêvé. Il faut le savoir sa pièce, Edmond, devait être un film. Mais sans le financement nécessaire, il lui fut proposé de se tourner vers le théâtre : c’est là qu’est né Edmond, sur scène. Le succès aidant, l’auteur a pu se faire réalisateur pour adapter la pièce. Sans les acteurs d’origine donc (à l’exception de Jean-Michel Martial dans le rôle d’Honoré) mais avec une énergie débordante comme au théâtre. Pourtant, il faut le reconnaître, le pari est loin d’être gagné lors de l’ouverture du film. Alexis Michalik plonge son Edmond de Rostand dans un Paris sublimé comme idéalisé mais un Paris de carton-pâte. Il l’a voulue ainsi, il l’a rêvée comme ça la ville lumière. Si la première scène se déroule dans le théâtre quand Edmond le quitte, il est compliqué de croire à ce Paris de la “Belle Époque”. Pour quelle raison ? Simplement parce que l’on voit le décor ou plutôt la toile qui sert à illustrer ce Paris de nuit… la Tour Eiffel peinte dans le fond… ça démarre mal (le film a été tourné à Prague). Dans la pièce, les décors modulables installaient la magie nécessaire à l’histoire de la création. Au cinéma, on souhaite du concret, du réel… surtout que la majeure partie du film se déroulera dans le théâtre de la Porte Saint Martin, autant que les extérieurs soient réussis.

Un échec donc ? Ce serait trop simpliste de s’arrêter-là et de ne pas laisser une chance supplémentaire à l’adaptation. Pourquoi ? Parce que Thomas Solivérès. Le jeune âge de l’acteur pourrait empêcher la croyance en cet auteur mature qui ne sait écrire qu’en vers… mais c’est tout le contraire qui s’opère sous nos yeux. Connu pour ses apparitions dans des comédies d’adolescent voire pour l’adaptation ratée des Aventures de Spirou et Fantasio, le pari était incroyable. Mais c’est oublier qu’il est un acteur de théâtre incroyable. Alexis Michalik, l’acteur (car il est aussi l’acteur) n’a pas oublié le talent de Solivérès sur les planches. Devant la caméra, il révèle un jeu sobre, délicat et romantique. Il est beau mais n’a pas la beauté d’Apollon (on la laisse à Tom Leeb, plaisant et amusant). Non il est beau de cette beauté de l’acteur qui joue et interprète avec conviction un rôle. Beau comme cet acteur qui tire vers le haut tous ses partenaires. Beau comme ce jeune premier qui use de sa gaucherie pour magnifier son personnage. Il efface Guillaume Sentou, de 17 ans son aîné, qui créa le rôle sur la scène. Il est l’Edmond de Michalik. Autour de Thomas Solivérès gravite une troupe de théâtre ! Aussi idiot que cela puisse paraître à écrire, il s’agit d’une réelle troupe d’acteurs constituant cet ensemble théâtrale au premier rang desquels on remarque Olivier Gourmet et Mathilde Seigner. Si celle-ci est détestable en mégère trop “vieille” pour son rôle, elle apporte une drôlerie et un souffle d’air nécessaire lors de ses apparitions. Quant au premier, on rêve désormais de le voir interpréter Cyrano de Bergerac sur scène. Il est fin, drôle, gauche, maladroit mais investi et doute… l’acteur par excellence !

Alexis Michalik réussit le pari de raconter les scènes emblématiques de la pièce de théâtre comme si c’était la première fois que le spectateur les découvrait. Il nous conte le processus de création et la peur de la page blanche, les affres de la création et l’importance de la muse. Il ne frustre jamais le spectateur en allant jusqu’au bout de la création car il nous propose la première de ce Cyrano… et après la version de Jean-Paul Rappeneau en 1990, on peut bien se demander ce que l’auteur-acteur-réalisateur pourrait inventer pour apporter à son Edmond une touche particulière qui ne fera pas oublier l’adaptation avec Depardieu mais lui apportera cette petite touche  particulière pour que ce film devienne inoubliable et entre dans la mémoire collective. Pour réussir ce pari, ce n’est pas une touche mais des touches, des moments épiques proposés : la création de la tirade du nez, l’émotion et l’action, la drôlerie qui ne tombe jamais dans la grivoiserie même lors de la rencontre des belles poules. La magie des décors virevoltants rappellent par endroit la pièce de théâtre. Surtout l’énergie et les larmes de bonheur ou de tendresse qui s’échappent derrière chaque scène pour le plaisir du spectateur. Enfin, Alexis Michalik réussit à poser la réflexion sur le temps qui passe : que restera-t-il de la pièce de Rostand ? Des actrices et des acteurs ? Un texte ? Alors que le cinéma arrive, le réalisateur livre une réflexion sur le métier d’acteur, la temporalité de l’écriture et l’importance du scénario au théâtre.

Porté par une musique épatante dirigée de main de maître par Romain Trouillet, le film bénéficie de décors réalisés par Franck Schwarz et des costumes habilement créés par Hélène Maroutian. Le film bénéficie de moments de folie et d’une scène ultime, l’acte 5 qui fera parler… acte plaçant cette adaptation à la hauteur du Cyrano de Rappeneau par sa force, sa tendresse et toute la tristesse qui en découle. La fin du film se mêle à la fin de Cyrano, à la peur de ne pas connaître le succès et à la crainte de la sanction du public. Car bien plus qu’un film sur l’amour du théâtre, des acteurs ou de la création, Alexis Michalik écrit une déclaration d’amour aux spectateurs qui se déplacent encore dans les salles qu’elles soient de spectacle, de cinéma ou de théâtre… du grand art et assurément une belle surprise en ce début d’année. Le pari de l’adaptation est fou mais l’acteur-scénariste-réalisateur le relève haut la main. Il ne reste plus qu’à applaudir à tout rompre car en un instant, Alexis Michalik nous fait oublier que nous sommes au cinéma pour nous plonger devant sa pièce comme au théâtre : magique !


 

« Alors que le cinéma arrive, le réalisateur livre une réflexion sur le métier d’acteur, la temporalité de l’écriture et l’importance du scénario au théâtre. »


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