Doubles Vies (Non-Fiction), Olivier Assayas et sa lubie pour les nouvelles technologies

Synopsis : « Alain, la quarantaine, dirige une célèbre maison d’édition, où son ami Léonard, écrivain bohème publie ses romans. La femme d’Alain, Séléna, est la star d’une série télé populaire et Valérie, compagne de Léonard, assiste vaillamment un homme politique. Bien qu’ils soient amis de longue date, Alain s’apprête à refuser le nouveau manuscrit de Léonard… Les relations entre les deux couples, plus entrelacées qu’il n’y paraît, vont se compliquer. »

Olivier Assayas est de ces réalisateurs français que l’on ne présente plus. Que ce soit pour les fins cinéphiles et connaisseurs du milieu (on rappelle qu’il est le fils de Jacques Rémy et a été au début de sa carrière critique aux Cahiers du Cinéma), comme pour le grand public. Ce même grand public qui l’a davantage découvert en 2010 avec le film Carlos, et ce, même si sa carrière en tant que réalisateur et scénariste avait déjà débuté depuis 30 ans à cette époque. Aujourd’hui, Olivier Assayas enchaîne les projets. Des projets qui diffèrent les uns des autres, mais qui finalement se retrouvent tous à débattre et à se servir d’une seule et même thématique : les nouvelles technologies. Une véritable passion pour les nouvelle technologies, pour la dématérialisation, pour ces objets dont nous nous servons au quotidien et qui nous permettent de communiquer en tout temps et depuis quasiment n’importe quel endroit sur notre belle planète Terre. Une lubie qu’il développe et dont il se sert dans les scénarios qu’il rédige et met en image tous les deux ans depuis 2014 maintenant. Pas uniquement. Nous pouvons aisément remonter à 2002 et à la sortie du film Demonlover où il était déjà question de phénomènes culturels et de révolution technologique.

Avec Sils Maria, Olivier Assayas signait le début de son exploitation des nouvelles technologies. Parler de la passation de pouvoir entre une actrice vieillissante à une jeune actrice fougueuse et banquable. Démontrer qu’il faut aux personnes accusant de l’âge, s’adapter afin de continuer à vivre dans ce même écosystème ou alors renoncer complètement et adapter son mode de vie sans chercher à se voiler la face. Il démontrait par ce magnifique drame le besoin de lâcher prise, le besoin des anciennes générations d’évoluer mentalement et de ne pas rester camper sur une façon de faire aujourd’hui dépasser à cause d’une société qui s’adapte à des technologies en évolution permanente. Un message aussi clair que précis, qui résonne en nous comme la prise de conscience d’un réalisateur passionné par cette évolution et qui va chercher à la comprendre sans jamais la rejeter. La comprendre afin de l’exploiter au travers d’un médium qu’il connaît très bien. Comprendre ce que ces nouvelles technologies éveillent en chacun de nous. Comment chaque être humain s’en sert, dans quels buts et surtout avons-nous réellement les pleins pouvoirs dessus ? Un troisième questionnement qui prendra une place considérable dans l’intéressant, même si grandement ennuyant, et formellement fainéant Personal Shopper. Olivier Assayas exploite les nouvelles technologies et plus précisément le smartphone afin d’ancrer les codes du cinéma fantastique dans un contexte purement et complètement moderne auquel tout à chacun est capable de s’identifier. Parti pris scénaristique et de mise en scène bien plus intéressante sur le papier qu’à voir en images. Néanmoins, c’est une œuvre qui lui permet de développer cette lubie pour les nouvelles technologies avant que ne surgisse Doubles Vies. Doubles Vies ? Ou ne serait-ce pas plutôt Non-Fiction ou alors celui qui se faisait nommer un temps E-Book ?

Un titre de travail n’est pas toujours le titre final du film. Comme il est très souvent expliqué, chaque étape de développement par laquelle passe un film sera une nouvelle étape d’écriture. Écriture du scénario, tournage puis montage (sans parler du marketing, mais c’est une autre histoire). Si le noyau reste fondamentalement le même, on peut se rendre compte qu’il est plus intéressant d’en dévoiler le moins par le biais du titre afin d’emporter le spectateur sur une tout autre piste avant qu’il ne découvre l’œuvre dans son intégralité. Ne pas lui mentir sur le contenu, tout en ne lui promettant pas ce qu’il n’aura pas. Dans le cadre de cette nouvelle production, chaque titre est intéressant et reflète une partie du film en soi. E-Book, qui était le titre de travail, révèle l’élément perturbateur de l’histoire, ce même élément qui va être au centre des débats. Doubles Vies, titre français final, dévoile que les personnages auront tout à chacun une double vie. Des doubles vies qui seront donc réelles… ou non, tel que nous l’explique le titre du film, Non-Fiction, pour sa distribution à l’international. Un titre de travail plus énigmatique, qui ne dévoile absolument rien et ne permet en rien de supposer sur la probable intrigue du film, contrairement aux deux autres titres. Ce qui les rend fondamentalement plus intéressants. Si tous les personnages ont une double vie, que cachent-ils véritablement et les autres se sont-ils rendus comptent du (des) mensonge(s) ? Doubles Vies est un film de personnages, un jeu du chat et de la souris entre quatre personnages principaux qui se voilent la face, n’osent pas tout se dire et se cachent derrière des mensonges. Trois de ses personnages vont nous paraître comme antipathiques et une bien plus sympathique, car terre-à-terre, agréable, empathique et franche. Trois personnages peu sympathiques donc, car égocentriques, arrogants, narcissiques ou tout simplement bornés par leur façon de voir et concevoir le monde. Des personnages que l’on va aimer voir évoluer et se confronter par la parole afin de voir s’ils vont apprendre de leurs erreurs et évoluer. Des personnages que l’on va vouloir voir puisque l’on veut découvrir ce qu’ils cachent et si les autres le savent. Olivier Assayas cultive joliment et adroitement le mystère. Des jeux de regards, des relances verbales de plus en plus frénétiques qui vont attendrir ou crisper l’atmosphère. C’est captivant et intéressant, car le spectateur se prête au jeu grâce à cet élément déclencheur, titre de travail du film : E-Book.

L’un travail dans le monde de l’édition, l’autre est écrivain. C’est le monde de la lecture, le développement des nouvelles technologies et la possible disparition du livre papier au profit du livre numérique qui va permettre au cinéaste de lancer les hostilités et de positionner chaque personnage par rapport à l’autre. Tout en lançant un débat qui ne cessera pas, sur la future possible disparition du livre papier. Débat qui fait rage, débat qui inclus le spectateur dans la cage aux lions puisque lui-même positionner de l’un ou de l’autre côté de la table. Si dans Personal Shopper il ne faisait que combler le vide par le vide, Olivier Assayas déploie ici son talent premier afin de lancer le débat. Du dialogue, du dialogue, encore du dialogue. Doubles Vies est un film extrêmement bavard, où les temps morts n’existent pas et où les personnages à l’écran ne cessent jamais de se relancer la verbe. Mais une verbe qui leurs sont belles, qui nous captive même si nous sommes loin d’être toujours d’accord avec ce qui est dit, même si on aime pas du tout leurs personnalités. Si la mise en scène se veut extrêmement sommaire et théâtrale pour ne pas dire insipide, l’œuvre se rattrape sur ces nombreuses lignes de dialogues et sur le jeu tout en extravagance, ou en pudeur, de ses acteurs et actrices. Si les grandes têtes d’affiche (Guillaume Canet, Juliette Binoche et Vincent Macaigne) ne surprennent pas, réalisant des performances à l’image de ce qu’ils ont l’habitude d’offrir, il y en a une qui ne laisse pas indifférent. Un personnage en mouvement. Un personnage féminin actif en permanence et qui ne se voile pas la face, ni ne se cache derrière des mensonges. Une femme que l’on aime, car vraie et plus terre-à-terre comparé aux autres. Un personnage superbement interprété par la comédienne Nora Hamzawi dont ce n’est pas la première incursion au cinéma, mais bel et bien le rôle avec le plus grand temps de présence à l’image. Un personnage qui fait du bien et dont la caractérisation et mise en avant progressive au fil de l’écoulement de l’œuvre prouve la volonté de tourner en dérision (sans pour autant être moqueur) les autres personnages. Ces bobos parisiens qui croient connaître ce que veulent les gens, mais ne connaissent que leurs petites personnes.

Avec Doubles Vies, Olivier Assayas ne renouvelle en rien son cinéma, mais il revient à ce qui en faisait son charme. Du cinéma bavard, très bavard, mais c’est en ce même bavardage qu’il trouve tout son intérêt. Des personnages ancrées dans un ou des milieux qui évoluent grâce ou à cause des nouvelles technologies et qui vont par conséquent devoir se remettre en question. TOUT remettre en question. Tel un pavé dans la marre, Olivier Assayas lance par le prisme de ses personnages le débat sur la possible fin des livres papiers afin par déduction de parler de la probable fin du couple tel que les anciennes générations l’on connu. Des questionnements qui ne trouvent pas réponses en de simples “oui” ou “non”, mais qui méritent d’être posées et qui se révèlent ici intéressantes grâce à un scénario joliment mené par un casting de qualité qui s’amuse à se lancer réplique sur réplique sans jamais ne cesser. Des répliques ciselées et une répartie à toute épreuve. Le E-Book n’est ici pas qu’un simple objet qui va être utilisé physiquement pour faire avancer l’intrigue. Invisible, presque pas présent, mais omniprésent au travers des débats. Là est la réelle force du film Doubles Vies.

Au Cinéma le 16 Janvier 2019 en France





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