Deux Moi, psychanalyse à la sauce Klapisch


Synopsis : « Rémy et Mélanie ont trente ans et vivent dans le même quartier à Paris. Elle multiplie les rendez-vous ratés sur les réseaux sociaux pendant qu’il peine à faire une rencontre. Tous les deux victimes de cette solitude des grandes villes, à l’époque hyper connectée où l’on pense pourtant que se rencontrer devrait être plus simple… Deux individus, deux parcours. Sans le savoir, ils empruntent deux routes qui les mèneront dans une même direction… celle d’une histoire amour ? »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Parler de la solitude des grandes villes, beaucoup de réalisateurs l’ont déjà fait. Tourner sur Paris comme élément vivant, Klapisch s’y est déjà exercé (en 2008). Pourtant en quittant les vignobles et les cépages de Ce qui nous lie, le réalisateur prend le pari de retourner dans l’anonymat où parfois “on respire mieux qu’au grand air”. Cette réplique est celle de Rémy que joue François Civil quand il retrouve son frère chez ses parents, dans leur petit village de montagne. Dans sa famille, on se parle mais on n’évoque pas l’essentiel, ni ce qui ne va pas, la dépression de Rémy.

Pour son 13e film, Cédric Klapisch choisit de parler de deux solitudes. Deux êtres perdus alors qu’ils pourraient être solaires. Mais difficile d’aimer les autres quand on ne s’aime pas soi-même. Entre Mélanie (étonnante Ana Girardot), coincée dans ses histoires de cul pour oublier un amour qui l’a laissé en plan et pour lequel elle s’est totalement oubliée et Rémy, malade du contact et timide au point de ne pas savoir comment aborder les autres, le scénario nous dessine notre monde contemporain. Cédric Klapisch revient en forme dans un univers actuel qu’il qualifie pourtant de “banal”. Mais c’est de la banalité que sort parfois un regard critique sur notre société.

Pour la cinquième fois, le réalisateur fait appel à Santiago Amigorena pour écrire son scénario. Ils évoquent la solitude, la psychanalyse et aussi la peur de l’autre. Sans reprendre les paroles de la magnifique chanson d’Alain Souchon, cet ultra moderne solitude est représentée par ces entrepôts gigantesques de produits prêts à être livrés sauf que maintenant les commandes sont gérées par des robots. Une déshumanisation qui place Rémy dans une situation particulière au travail et le plonge dans une crise de panique dans le métro. Évènement salutaire pour l’entraîner vers un psychothérapeute interprété avec sobriété tant dans le texte que les expressions par François Berléand. En incarnant ce personnage, jamais l’acteur n’aura autant réussi à faire passer un maximum d’émotion en si peu de mots.

Rémy vit seul dans un appartement mitoyen à celui de Mélanie, sa voisine qu’il croise, dépasse, mais qu’il ne rencontre jamais. La jeune femme est une chercheuse en passe de présenter les résultats d’expérimentations pour obtenir de nouvelles subventions. Pourtant, elle est timide, peu sûre d’elle et introvertie. Elle va mal : une rupture amoureuse dont elle ne s’est pas encore remise alors que ça fait un an. Une crise de larmes et là voici chez une thérapeute incarnée avec simplicité, nonchalance et une once de détachement par Camille Cottin, parfaite également.

Ces deux solitudes, ces deux personnes mal dans leur peau doivent apprendre à lutter contre leur passé : accepter de s’ouvrir, de s’aimer et de s’accepter tels qu’ils sont pour peut-être envisager la rencontre. Mais la rencontre avec qui ? Dans ce scénario, Klapisch et Amigorena passent au crible les applications de rencontre où le sexe plus que l’amour est au bout d’un doigt. Dans leur viseur, les réseaux sociaux qui déshumanisent les rapports : ils éloignent plus qu’ils ne rapprochent. Et enfin, la famille comme lieu de non-dits, de moments où il faut se taire pour éviter de détruire l’harmonie de façade.

À ce moment de la critique, vous avez déjà envisagé de fuir ce film. Pourtant, Deux Moi est plus fin qu’il n’y paraît. Et surtout beaucoup plus drôle que dramatique, plus solaire que triste et plombant. Malgré son sujet lourd, le mal-être ordinaire, le film réussit à surprendre et créer des bulles d’oxygène nécessaires. Chaque passage de psychanalyse, de stress sont contrebalancés par un humour bien placé. Des moments de tendresse ponctuent également le film avec l’arrivée d’un petit chat (Klapisch n’a pas su résister à la mode des chatons mignons sur Youtube) et des moments de complicité entre soeurs jouées par Ana Girardot et Rebecca Marder. Il y a aussi de l’humoursimple mais tellement libérateur avec Pierre Niney (hilarant de speed attitude), Eye Haïdara (collègue impayable) ou encore Paul Hamy (en plan cul idiot et bêta). Et surtout un Simon Abkarian de gala, le retour de la regrettée Renée Le Calm et Zinedine Soualem comme une ombre bienfaisante.

Réussir le subtil équilibre entre humour et drame n’est pas choses facile pourtant Klapisch s’acquitte de cette tâche avec beaucoup d’humilité. Et ce qui pourrait être des facilités de scénarios deviennent des bouffées d’air comme pour nous faire digérer le tout. Les spectateur réalise que la vie est faite de haut et de bas mais que c’est la façon dont on gère ces étapes obligées que l’on peut ressortir la tête haute et encore plus fort. Puisque l’on parle d’équilibre, on le retrouve également dans les plans du films qui se répondent. Le balcon des appartements, les séances chez le psy, les courses dans la petite épicerie… pour montrer que ces deux personnages vivent côte à côté sans jamais se croiser alors que le destin pourrait les mettre ensemble. Il suffirait d’un regard sur le côté, d’un moment d’attente sur le trajet vers le travail pour que d’un seul coup, tout change et tout s’illumine.

Il suffirait d’un signe finalement… un signe attendu par le spectateur dans la salle de cinéma… un signe salvateur pour nous faire croire au bonheur et faire de Deux Moi, une fantaisie sucrée sur le mal de vivre. Vous avez bien lu une fantaisie sucrée sur le mal de vivre car on peut en rire. Cédric Klapisch le propose pour permettre une sorte de thérapie collective avec au bout l’envie que Mélanie et Rémy se rencontrent enfin, échangent un mot, une parole, un geste… Tout commence par des corps fatigués, tout finit par des corps soulagés et légers… la magie pourrait-elle s’installer entre ces deux là pour que finalement Deux Moi ne forment qu’un seul ? Ce suspense court tout le long du film et l’interprétation sans faille de deux acteurs pourtant habitués aux rôles solaires, crée cette attente. Ana Girardot prend des risques avec elle-même et ce qu’elle est réellement pour livrer une composition compliquée. Quant François Civil, heureux de vivre et toujours souriant, arrive à trouver en lui des trésors insoupçonnés de dépressif et d’homme apeuré par tout ce qui l’entoure. Cédric Klapisch a écrit l’histoire pour ces deux-là, il leur a fait confiance pour les placer à l’opposé de ce qu’ils sont dans la vie. Bien lui en a pris !


« Réussir le subtil équilibre entre humour et drame n’est pas chose facile pourtant Klapisch s’acquitte de cette tâche avec beaucoup d’humilité. Et ce qui pourrait être des facilités de scénarios deviennent des bouffées d’air comme pour nous faire digérer le tout. »


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