[Critique] Love réalisé par Gaspar Noé

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Synopsis : “Un 1er janvier au matin, le téléphone sonne. Murphy, 25 ans, se réveille entouré de sa jeune femme et de son enfant de deux ans. Il écoute son répondeur. Sur le message, la mère d’Electra lui demande, très inquiète, s’il n’a pas eu de nouvelle de sa fille disparue depuis longtemps. Elle craint qu’il lui soit arrivé un accident grave.
Au cours d’une longue journée pluvieuse, Murphy va se retrouver seul dans son appartement à se remémorer sa plus grande histoire d’amour, deux ans avec Electra. Une passion contenant toutes sortes de promesses, de jeux, d’excès et d’erreurs…”


Cela fait maintenant plusieurs années que le cinéma de Gaspar Noé fait parler de lui. Sans être très actif (seulement quatre métrages en 16 ans à son actif), le sulfureux cinéaste crée la polémique à la sortie de chacun de ses films. Grand auteur pour certains, provocateur racoleur pour d’autres, Noé considère le cinéma comme un médium expérimental. Chacun de ses films tente de tester les limites cognitives qu’imposent les conventions du 7e art, tout en livrant un portrait pessimiste de la condition humaine. Qu’elles abordent les thèmes de la violence, de la drogue, ou du sexe, ses œuvres sont sans concessions dans leur peinture de la réalité et dans le traitement très dur qu’elles infligent aux personnages et aux spectateurs. A cet égard, son dernier film, qui sortira sur les écrans français demain, poursuit la quête formelle du cinéaste vers le réalisme sans compromission. Cru et émouvant, Love est très certainement le film le plus personnel de Gaspar Noé.

Qu’on le dise d’emblée, Love est très certainement l’un des films d’amour les plus crus de l’histoire du cinéma. Rien n’y est épargné au spectateur, et ce, dès la première scène : organes génitaux filmés en gros plan, longs ébats amoureux intimistes, le film assume pleinement son sujet, sans déni. La démarche du réalisateur est affichée dans l’une des répliques de Murphy, personnage central du film symbolisant quasi-explicitement Noé dans sa jeunesse : “un vrai film d’amour se doit de mêler sexe et amour, de Gaspar Noé, en faisant un film avec du sperme du sang et des larmes”. Le metteur en scène le revendique donc, il décide ici de filmer la principale manifestation physique de l’amour : le sexe. Même si les scènes de sexe constituent un nombre conséquent des séquences du film, c’est bien l’amour qui est mis en scène à travers elles. Love est un film d’atmosphère qui joue sur le caractère physique que provoquent les images en mettant le sexe en abyme du point de vue de l’amour et donc, dans la démarche de Noé, du réel cru, violent, sans concession. Transgressant ainsi la bienséance classique du cinéma, Noé se lance dans une expérimentation visuelle en rendant hommage au chef d’œuvre de Staney Kubrick : 2001 : L’Odyssée de l’Espace. Comme dans ce monstre du cinéma, le réel cru avec lequel il agresse le spectateur est le reflet de ses obsessions et de sa subjectivité.

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Dans ce film, Noé veut briller, marquer. Il y déchaine son immense talent d’esthète pour rendre les images qu’il montre marquantes. Love bénéficie d’une superbe 3D, exploitée au maximum. En plaçant ses personnages au fond du cadre, tout en jouant sur la mise au point et la profondeur de champ, le film parvient à fournir au spectateur de vraies images en relief, toutes très marquantes. Le recours à des lumières d’ambiance tamisées (dans la majorité des scènes du film) s’impose comme le principal signifiant du film. Couplé à des sauts d’images et à un jeu sur le flou de la mise au point sur les faisceaux lumineux dans les scènes de fête en boîte de nuit, il parvient à retransmettre avec brio l’idée directrice du film : le personnage principal, prisonnier de ses erreurs, contemple sa vie et ses souvenirs sans goût pour sa réalité du moment. Murphy est prisonnier de son psychisme qu’il assimile aux souvenirs de son ancienne relation.

Loin de se limiter à de pures images psychédéliques, la mise en scène de Noé se trouve dans ce film d’une incroyable inventivité. Sans en faire trop dans l’esthétique, le cinéaste parvient à poser sa caméra et à laisser ses acteurs s’exprimer dans tout leur naturel, parvenant ainsi à capter le réalisme des émotions brutales de ses personnages. Alternant les plongées totales et gros plan lors des scènes d’intimité, tout en couplant le tout à une BO rock psychédélique, Noé se lance dans une poésie visuelle contemplative surprenante. En symbiose avec la narration, la mise en scène de Noé est ici en plein perfectionnement stylistique et esthétique. Le montage, autre aspect filmique préféré du cinéaste se couple ici à ses cadrages. Sans cohérence, les images des souvenirs de Murphy s’entrechoquent, révélant la perdition de son esprit. Sans aucune ligne directrice, beaucoup de flashbacks sont esquissés sous un certain angle de caméra pour être par la suite servis sous un autre angle de vue après un bref retour sur des plans taille de Murphy dans sa situation présente, debout, seul, le regard vide. Ces images font échos à d’autres scènes du film, présentées dans des flashbacks où le personnage se situe dans la même position mais plus seul, son ancienne petite amie est présente avec lui dans le cadre. Les personnages du film sont des souris dans le laboratoire de Gaspar Noé : chacune de leurs actions, y compris les plus intimes sont scrutées dans tous leurs aspects et sous tous les angles. La violence des images et l’incohérence volontaire de la narration font ressentir avec violence au spectateur la détresse du personnage.

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L’idée du film est là : dans la perception de la vie de Gaspar Noé, tout est baigné dans la violence la plus extrême y compris l’amour. Comme en témoignent les scènes de violence conjugale, la vie ne peut être vécue que par la violence des sentiments humains. L’amour est un sentiment humain, il ne peut donc s’exprimer que par violence : violence des images, violence de sa rupture. Le but du réalisateur français, comme dans tous ses films est de capter l’essence primitive de l’être humain : sa puissance physique et la violence qu’elle implique. Ce qui diffère ici avec ses autres œuvres, c’est qu’il parvient à rendre son personnage principal attachant malgré sa violence dans les premières scènes. Les scènes de sexe, même si elles sont très crues dès le début finissent par devenir poétiques et touchantes au fur et à mesure que le film avance, comme si le spectateur parvenait après confrontation avec la réalité graphique de l’amour et sa potentielle violence à admettre sa crudité et donc sa réalité (ce qui n’était pas le cas dans l’incontournable de Noé : Irréversible). Malgré sa conception pessimiste de l’ambivalence de l’amour et de ses manifestations brutales, Noé arrive à toucher et emporter le spectateur dans la magie de ce qui semble être son parcours personnel, une histoire d’amour en réalité banale filmée ici à la source.

En Conclusion :

En mettant ainsi en abime une réalité banale d’un jeune couple Love nous interpelle sur la violence inconsciente incorporée dans toutes les situations de la vie et de notre quotidien. La misère du personnage et le naturel des images rendent ce qui au départ paraissait rebutant attachant et émouvant. A cet égard, la dernière scène du film fait sens : une image fantasmée et imaginée par Murphy dans sa baignoire dans les bras de son ancienne petite amie. Une teinte colorée rouge envahit peu à peu l’écran ne laissant comme couleur à l’image que le rouge et le noir. Une couleur symbolisant l’ambivalence et le paradoxe de l’amour, digne de l’expressionnisme de Martin Scorsese.


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