[Critique] Enemy réalisé par Denis Villeneuve

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Adam mène une vie ordinaire. Trop pour lui, même. Sa petite amie alcoolique l’exaspère, son boulot le fatigue, jusqu’au jour où il prend conscience qu’un minable figurant, Anthony, est sa copie conforme. Adam se met alors à sa recherche, persuadé qu’il va y trouver un nouveau souffle à sa vie…

[Attention, l’intégralité de cette critique contient de très nombreux spoilers majeurs concernant le dénouement du film, ses indices et son final. Il est fortement conseillé d’avoir vu le film avant de la lire. Merci.]

Enemy, sorti dernièrement, avait peut-être tout pour plaire, mais possède cependant de nombreux défauts. En effet, son casting est très bon, mais ses deux interprétations ne collent pas toujours avec les idées de mise en scène, de colorimétrie et de photographie de Denis Villeneuve. Et c’est dommage, tant le sujet du double pouvait taper dans l’œil sur le papier…

Alors que les réseaux sociaux s’enflamment sur des sujets banals qui n’ont plus vraiment lieu d’être, on en oublierait presque le dernier-né tant attendu signé Denis ‘Prisoners‘ Villeneuve, Enemy. Soit, son casting est quand même bankable (Jake Gyllenhaal, Mélanie Laurent et Sarah Gadon en sont les têtes d’affiche), on ne va pas vous cacher que ce film n’est pas réservé à n’importe que public, tant il reste mystérieux, provocateur et assez violent verbalement ou physiquement. Cela dit, ça ne veut pas dire que c’est forcément un bon film. Loin de là, même.

Pour être plus clair, le film parle d’un homme, Adam, qui mène une vie que l’on pourrait qualifier de monotone. Lors du visionnage d’un film, ce modeste professeur à l’université s’aperçoit qu’un figurant à l’intérieur est… lui-même. Ou plutôt son double. Fasciné par cette découverte, il décide de prendre contact avec lui, pour que son train-train quotidien prenne une autre tournure. Le synopsis indique ça, mais le film nous montre autre chose: les tourments de l’homme, par le biais de métaphores (enfin une, faut pas pousser mémé dans les orties) où une femme est comparée à une araignée, sa taille équivalant à son “statut” (petite, jeune et fraîche comme Mélanie Laurent, ou mère comme Sarah Gadon). Cela voudrait donc dire que Denis Villeneuve, avec son sujet, serait un petit peu misogyne? N’a-t-il pas d’autres ambitions dans son film que de prouver que l’homme se retrouve piégé par les femmes, seules causes de son ennui permanent? Son final pourtant laisse présager tout ça, puisque toutes les métaphores à ce sujet trouvent réponse à la fin du film. De plus, le visuel, réussissant à imposer une tension par le biais de sa lenteur, de son filtre jaunâtre très étouffant et hypnotique et de sa photographie au départ très étroite, labyrinthique et obsessionnelle; perd toute son intensité une fois les dialogues multipliés. Il en deviendrait presque anecdotique, voire clinquant et terriblement prétentieux. Ce qui rend le film très long et ennuyeux, alors qu’il ne dure que 90 minutes. Bizarre.

Le film regorge de différentes interprétations, ou plus précisément deux, si on ne parle que des plus simples à trouver. La première, très terre-à-terre, évoque l’homme qui trouve son double, en supposant que les eux hommes existent vraiment. L’un est calme et anxieux, l’autre est rebelle et furieux. Les deux ont un point commun: changer de vie. Soit. Mais c’est là où Denis Villeneuve ne parvient pas à capter le spectateur convenablement: par exemple, lorsqu’un personnage avance dans l’intrigue, l’autre donne l’impression de n’avoir rien fait, de ne pas avoir bougé entre-temps. Cette espèce de déclin du hors champ crée des asymétries entre personnages de plus en plus visibles tant Villeneuve a tenté de détailler la vie des deux protagonistes identiques avant la rencontre fatale dans une chambre d’hôtel.

Bien sûr ces arguments peuvent être contestables vu qu’une deuxième lecture est possible dans Enemy. En effet, Adam et Anthony auraient pu être une seule et même personne, dont les femmes représenteraient les deux seuls modes de vie possible, quasiment libertine pour l’un ou forcée à la fidélité pour l’autre, qui mèneraient à la même chose: l’ennui. Cela pourrait expliquer alors les faibles confrontations entre les deux personnages, pouvant s’avérer décevant si on s’en tenait à la première interprétation. Ce trouble de la personnalité, symbole du fantasme d’autrui, n’est pas sans rappeler trois longs-métrages: Fight Club de David Fincher, Lost Highway de David Lynch et surtout Faux-Semblants de David Cronenberg. Trois films, visuellement et scénaristiquement très différents – quoique, Faux-Semblants… – mais aux traitements du personnage presque identique. Certes, c’est bien joli, mais dans ces cas-là c’est encore une fois Denis Villeneuve qui ne parvient pas à mettre la technique au service de l’idée. Tout d’abord, cette maladie devrait normalement permettre à Gyllenhaal de s’enfoncer encore plus dans son délire, et donc de s’enfermer dans de sombres endroits, ne parler à plus personne (ou du moins seulement à quelqu’un qui lui est cher – ce qui n’est pas vraiment le cas ici) et ainsi augmenter cette impression de confusion interne. Or, pourquoi le réalisateur et son chef op intensifient les lieux espacés et populaires (université, café, etc.) après sa pseudo-rencontre avec son autre lui? Pourquoi Adam retrouve-t-il un sourire charmeur alors qu’il venait de sortir d’une chambre d’hôtel, absolument terrifié par sa deuxième personnalité? La mise en scène pourrait se retrouver également au centre du problème, puisqu’elle donne l’impression de ne jamais capter la psychologie variable de son héros. Aussi pourrions-nous aussi parle de ces espèces d’ellipses, permettant de passer d’un Jake Gyllenhaal à un autre, qui ne tiendraient alors plus la route tant elles seraient synonymes d’effets esbroufes. De plus, ce que Cronenberg traitait avec un visuel plus clinique dans Faux-semblants, les gestes et les paroles intensifiant la suite des actions des jumeaux (joués par Jeremy Irons); Denis Villeneuve lui stylise son image de manière trop forcée et ne laisse plus vraiment de place à son scénario et à ses deux possibles interprétations.

Le pire de ce film est que les interprétations ne sont pas à blâmer, puisque Jake Gyllenhaal réussit à interpréter les deux facettes de son rôle avec talent tout de même malgré une psychologie pas toujours en adéquation avec l’avancée de l’histoire comme dit plus haut; et ces mesdames que sont Sarah Gadon et Mélanie Laurent réussissent à diffuser au spectateur leur détresse quant aux personnalités variables d’Adam et Anthony. Malheureusement, de bons acteurs ne font pas tout dans un film qui ne se comprend pas…

1-5

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