Chocolat (Critique | 2016) réalisé par Roschdy Zem

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Synopsis : “Du cirque au théâtre, de l’anonymat à la gloire, l’incroyable destin du clown Chocolat, premier artiste noir de la scène française. Le duo inédit qu’il forme avec Footit, va rencontrer un immense succès populaire dans le Paris de la Belle époque avant que la célébrité, l’argent facile, le jeu et les discriminations n’usent leur amitié et la carrière de Chocolat. Le film retrace l’histoire de cet artiste hors du commun. “

L’histoire de France n’a pas fini de ressasser ses démons de sitôt. C’est ce qu’a envie de faire comprendre le talentueux Roschdy Zem (auteur du très émouvant Omar m’a tuer) à travers Chocolat, son nouveau film. Emporté par le célèbre Omar Sy, son dernier métrage relate le terrible parcours du premier clown noir de l’histoire du cirque français. Un parcours qui a tout pour satisfaire le pitch d’un film hollywoodien de l’âge d’or des studios : une évolution de personnage dite classique, partant de son irrésistible ascension pour arriver à sa chute tonitruante. Se lançant dans le biopic donc, Roschdy Zem teinte sans surprise son film de sa thématique fétiche : la laideur générée par le racisme du colonialisme français. L’abjection de cette part maudite de notre histoire nationale semble apparaître ici comme le meilleur allié d’un biopic virant au drame. Et pour cause, loin de se limiter à un film politique larmoyant, Chocolat s’impose comme un drame humain fulgurant qui a tout d’une fresque scorsesienne. En dressant le portrait d’un personnage autant attachant qu’impulsif, le dernier film de Roschdy Zem s’impose comme une réflexion étonnante sur la déchéance cruelle d’un personnage étonnant.

Car oui, la comparaison aux biopics scorsésiens n’a rien d’une farce. Chocolat nourrit de fait un certain nombre de points communs avec Raging Bull, le chef d’œuvre de Martin Scorsese. Du rôle joué par les spectacles de clowns dans la trame en passant par le caractère légèrement impulsif de son personnage, tout est présent dans Chocolat pour conduire à penser que les deux films sont des cousins éloignés. Comme on l’a indiqué, le film de Roschdy Zem se lance ici dans le portrait d’un personnage de l’histoire du cirque relativement méconnu du grand public, souhaitant ainsi dépeindre les tourments d’un homme derrière une légende dans le but de le changer en martyr. Dans ce cadre, Chocolat s’inscrit dans une certaine lignée de biopics américains. Il s’en distingue cependant habilement. Sans sombrer dans le chemin de croix larmoyant et en parvenant à de nombreuses reprise à ne pas ouvrir à outrance la vanne du drame larmoyant gratuit, Zem parvient à construire un personnage complexe qui n’a rien d’un saint. Avant d’être politique, l’enjeu de Chocolat est surtout d’ordre humain.

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Pour arriver à ses fins, Zem s’impose ici comme un narrateur doué, filmant une histoire linéaire suivant un schéma « classique ». Son arc narratif arrive subtilement à prendre le temps de développer ses personnages dont les émotions constitueront par la suite la structure progressive et les enjeux du récit. Le scénario se concentre ici sur Chocolat et son ami clown Footit rencontré dans un petit village de province. Un ami qui lui apprendra l’art de faire rire mais surtout, le mènera à la gloire. Pour amuser le public lui dit-il, il faut créer une « situation », créer un décalage qui amusera le spectateur. C’est en partant de ce postulat que Footit et Chocolat inventeront le sketch qui fera leur gloire : un sketch dans lequel Footit « botte le cul » de Chocolat. Un gimmick bête mais simple, trouvé par hasard, venant d’un geste naturel de Footit. La création du gag qui fera par la suite la gloire de notre duo de clowns introduit ici une première idée qui dirigera par la suite le film : un spectacle montré dans un chapiteau fait référence à une situation concrète de la société de l’époque. Une société dans laquelle les noirs sont considérés comme des animaux. Dans ce cadre, les artistes ont eux aussi leur part de responsabilité dans les valeurs et idées qu’il véhiculent. L’art ne peut se limiter à un exercice formel vide, il doit faire passer un message politique car par essence, comme en témoigne ce sketch, il dit quelque chose sur la société. C’est ce que Roschdy Zem a envie de faire comprendre à Chocolat, mais surtout au public.

C’est donc dans ce cadre que le personnage de Chocolat se prendra progressivement à découvrir sa responsabilité dans l’image que renvoient les noirs à son époque. Cette conscience politique le rongera progressivement, le poussant à se retourner de façon impulsive contre ses amis. Rebroussant parfois chemin, Chocolat ne sait jamais vraiment ce qu’il veut. Embourgeoisé par le succès, il se rendra compte malgré lui qu’il n’est qu’un « noir privilégié » qui se paye le luxe de se rebeller formellement. La scène sera son outil de contestation face à la face difforme et cruelle du réel : le public conservateur de l’époque. C’est d’ailleurs sur scène, en plein spectacle qu’il décidera de se rebeller contre son « maître ». Preuve que tout peut se jouer sur scène, y compris la réalité politique du monde. Dans cette perspective, les spectacles de clowns sont les pivots principaux de la trame de Zem. Chaque spectacle structure un des pivots du récit et de l’évolution des relations entre les personnages. Chaque spectacle prend une ampleur différente en fonction de l’évolution de la dramaturgie. Bien que chacun d’entre eux soit filmé de la même façon, le regard du spectateur n’est jamais le même devant chacun d’entre eux. Il pourra en saisir la misère progressive ou bien s’extasier sur leur pouvoir de fascination et leur bonne humeur apparente. L’espace de la scène semble fasciner Zem qui expérimente ici de nombreux effets. Entre ce qu’on pourrait appeler des « fondus dans le plan » ou des mouvements de caméras circulaires à n’en plus finir, les spectacles de clowns se complaisent dans une réjouissance visuelle évidente.


 

En Conclusion :

En dressant le portrait d’une légende du cirque français, Roschdy Zem livre un drame grand public touchant, recherchant des enjeux humains tout en faisant passer un message subtil sur le rôle de l’art dans la contestation politique. Livrant un personnage torturé, sombrant malgré lui dans de nombreux travers, Zem évite intelligemment de nombreux clichés du genre. En refusant de débuter son film par un flash-forward préfigurant la décadence du personnage (façon Raging Bull), le réalisateur français incorpore une ambivalence dans le parcours de Chocolat. Certains pourront y voir une chute programmée par autre chose que le caractère impulsif du personnage. C’est cette double lecture qui sera la signature de ce beau moment de cinéma français.

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