Chambre 212, fantaisie acidulée sur l’usure de l’amour


Synopsis : « Après 20 ans de mariage, Maria décide de quitter le domicile conjugal. Une nuit, elle part s’installer dans la chambre 212 de l’hôtel d’en face. De là, Maria a une vue plongeante sur son appartement, son mari, son mariage. Elle se demande si elle a pris la bonne décision. Bien des personnages de sa vie ont une idée sur la question, et ils comptent le lui faire savoir. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Seulement une année sépare Plaire, aimer et courir vite, un drame intimiste où Christophe Honoré dirigeait pour la première fois Vincent Lacoste et Pierre Deladonchamps de cette comédie légère et profonde qu’est Chambre 212. Pour cette histoire, le réalisateur retrouve Chiara Mastroianni pour leur sixième aventure en commun. Après l’avoir dirigé dans des drames, il lui propose le rôle inattendue de Maria, professeure d’université volage et “don Juan”.

Inspiré du visionnage de Cette sacrée vérité de Léo McCarey, Christophe Honoré décide de se poser sur l’adultère du point de vue féminin avec surtout une légèreté désarmante qu’on ne lui connaissait pas. Dans ce film, il offre la possibilité à Maria, épouse infidèle, de faire le point sur sa vie. Pour cela, elle décide de quitter l’appartement conjugal pour une chambre d’hôtel située en face de son foyer. Tout en y observant son mari Richard esseulé, elle retrouve dans cette Chambre 212, tous ses amants passés ainsi que son mari, tel qu’elle l’a connu dans sa jeunesse avant leur mariage et l’usure du couple. Maria nous apparaît tel le Monsieur Scrooge du Conte de Noël de Charles Dickens, visité par les fantômes du passé, du présent et du futur.

Cette variation du conte des fantômes donneurs de leçon s’emballe quand la professeure de piano qui a initié Richard (le mari de Maria) à l’amour entre dans la danse. Camille Cottin interprète enfin un personnage loin de ses rôles habituelles avec des nuances de jeu insoupçonnées pour nous rendre mélancolique et attachant, le personnage d’une femme qui serait passée à côté de sa vie en laissant partir son seul et unique amour.

Maria a une nuit pour décider auprès du “jeune” Richard, joué par Vincent Lacoste épatant et désormais indispensable à Honoré, si elle veut retourner vivre avec son mari ou si elle se décide à cette vie amoureuse, sexuelle et aventureuse. Un choix compliqué car entre la jeunesse retrouvée de son mari, ses amants mais aussi la professeure de piano et sa Volonté en tenue léopard débitant du Charles Aznavour (hilarant Stéphane Roger), Maria semble perdue.

Véritable conte de Noël (la neige s’invite dans l’histoire) sur les illusions et la vacuité du quotidien qui tue le couple, Christophe Honoré propose une histoire douce-amère tel un bonbon au gingembre. À la fois suffisamment sucré pour que l’on rit des échanges de ce marivaudage et assez épicé et cocasse comme un morceau de gingembre dans lequel on viendrait à croquer. Plus serein que d’habitude, le réalisateur délaisse la thématique de la mort pour celle des questionnements sur l’amour et du Temps qui court, tel le titre français de la reprise de Could it be magic. Interprété subtilement par Camille Cottin portée par une troublante émotion en version originale, ce passage est le véritable sommet du film. Mais point de vision fataliste, juste l’histoire d’une femme à l’heure des choix : la liberté dans son couple, sa propre liberté ou sa fidélité.

Pour réussir à parler de l’amour du 21e siècle sans jamais sombrer dans la mièvrerie ou le déjà-vu, le réalisateur offre à Chiara Mastroianni une partition inattendue. Elle est tour à tour drôle, sensible, raisonnable, déraisonnable pour mieux composer le personnage d’une épouse fidèle en amour mais pas forcément au corps de son mari. Dans Chambre 212, Honoré interroge la question de la fidélité : où est-elle ? Dans le Code Civil qui précise que “les époux se doivent mutuellement respect, fidélité, secours, assistance” ? Dans la conscience de chacun ? Dans la volonté de ne pas céder à la tentation ? Pour la deuxième fois en deux ans, le scénario se place dans l’air du temps en posant la question de l’amour et du savoir aimer. Jusqu’où aller par amour pour l’autre ? Jusqu’où tolérer l’autre et son évolution. Cette fois-ci, Honoré ose aborder le temps qui passe et l’usure du couple en se demandant comment l’éviter ? En trompant l’autre, en s’offrant des libertés ou en en parlant ? Tout est évoqué.

Là est toute la subtilité de l’histoire : les personnages vont évoquer l’amour, s’en souvenir, l’envisager comme autrement pour mieux le réinventer et le sublimer. Les retrouvailles des anciens amants entraînent un marivaudage digne d’une pièce de théâtre ou des meilleures comédies de boulevard avec les portes qui claquent pour le plus grand bonheur et plaisir du spectateur. Soutenus par des dialogues impériaux oscillant entre prose et poésie, le film balance sans cesse entre le romantisme, l’humour et le drame. On notera qu’en épousant tous ces sentiments, les acteurs livrent une partition à l’unisson que rythment les chansons d’Aznavour ou encore le sublime Could it be magic.

On le sait Honoré sait diriger ses acteurs à la perfection et les aime quand il les film pour en obtenir le meilleur voire les sublimer. S’il redécouvre Benjamin Biolay en époux trompé, triste et mélancolique, il offre à Vincent Lacoste une drôlerie digne de ses débuts. Quant à ses actrices, elles ont la possibilité de sortir de leurs zones de confort pour se révéler différemment. Évoquée plus haut, le jeu de Camille Cottin épate, quant Chiara Mastroianni compose un personnage d’une drôlerie incroyable pour transformer cette “Don Juan en jupon” en une femme forte et incroyable pour laquelle le spectateur tombe immédiatement en empathie. Cette justesse de ton, cette légèreté permettent de révéler l’actrice comme jamais auparavant. Enfin tels les fantômes du passé, voyagent sur l’écran, Marie-Christine Adam et surtout Carole Bouquet pour un point sur la vie inoubliable et fondamentalement émouvant.

Drôle, léger, pétillant, enivrant comme une soirée alcoolisée entre amis où la frontière entre l’ivresse et le contrôle est minime, Christophe Honoré se renouvelle et s’invente une carrière digne des meilleurs scénaristes des comédies américaines des années 1940. Sans jamais sombrer dans la vulgarité, tout en restant sur le fil du rasoir entre humour et émotion, cette réalisation permet d’entrevoir l’amour différemment et sonne comme un virage dans la carrière du réalisateur. En abordant un sujet de société avec une telle confiance, Christophe Honoré réussit le pari de nous transporter aux frontières du couple avec une sensation folle de liberté au final ou de pure mélancolie lorsque Maria a fait son choix. Chambre 212 marque la poursuite de la renaissance d’un homme nourrit de ses expériences passées pour l’amener vers des histoires ou des contes plus lumineux. Il nous prouve ici qu’il a encore beaucoup de choses à raconter… et si c’est sur ce ton et avec cette fantaisie, on signe tout de suite. Dernier point : pourquoi la Chambre porte-t-elle le numéro 212 ? La réponse est dans cette critique, il faut bien la chercher et rassurez-vous, elle ne spoile en rien le film.


« Honoré ose aborder le temps qui passe et l’usure du couple en se demandant comment l’éviter ? En trompant l’autre, en s’offrant des libertés ou en en parlant ? Tout est évoqué… »


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