Capone, désacraliser un mythe et la représentation du gangster au cinéma

Synopsis : « The 47-year old Al Capone, after 10 years in prison, starts suffering from dementia and comes to be haunted by his violent past. »


Les lumières de la salle de cinéma s’allument, tu te repositionnes sur ton siège pour avoir fière allure parce que la position “je m’installe comme à la maison” ce n’est pas trop ça, et là, ton ami(e) se retourne vers toi et te pose la question fatidique…

Acclamé en 2012 avec la sortie de son premier long-métrage Chronicles, Josh Trank a depuis bien du mal à remettre le pied à l’étrier. Après l’échec Fantastic Four dont il reconnaît pleinement les nombreuses faiblesses et dont il parle avec franchise dans de nombreuses entrevues bien passionnantes, le cinéaste américain s’était lancé dans la production d’un troisième long-métrage initialement nommé Fonzo. Officiellement annoncé en octobre 2016, il aura fallu attendre avril 2018 avant que les premières prises de vues puissent être réalisées. Le tournage d’un certain Venom prenant une place prépondérante dans le planning de l’acteur britannique Tom Hardy, déjà attaché au projet. Si certaines rumeurs de couloirs parlaient d’un réalisateur maudit qui s’attachait tant bien que mal à un projet au script casse gueule, Josh Trank n’a fait preuve d’aucune abnégation dans le développement de ce projet. Quatre ans d’une vie au service d’un film que l’on croyait mort-né, enterré il y a quelques mois de ça. Aucune image officielle, aucune communication autour du film. Jusqu’à ce mois d’avril 2020 où le cinéaste dévoile, jour après jour, informations, affiche, bande annonce et date de sortie. Finalement titré Capone, le film s’offre une sortie Home Premiere (comme on aime dorénavant les appeler) avec une sortie imminente : le 12 mai 2020. La date est arrivée, avec en nous une curiosité presque malsaine, tant le projet nous semblait aussi maudit que son réalisateur.

Al Capone, un mythe, un chef de gang inatteignable dont l’aura résonne en nous à la simple évocation de son nom. Si des cinéastes s’en sont donnés à cœur joie dans la glorification, voire l’héroïsation, d’un mythe tel que celui de Capone, peu se sont heurtés à sa désacralisation. Lorsque l’on pense à une figure mythique ou ne serait-ce qu’à une figure ayant réellement existé, on s’efforce à chercher le meilleur moyen à en faire un personnage de cinéma charismatique et pouvant provoquer une large palette d’émotion chez le spectateur. De la peur à l’empathie, tout en restant un minimum cohérent avec l’histoire et sans trop écorcher le mythe pour ne pas déstabiliser. Loin de cette figure mythique représentative d’un pan de l’histoire de la mafia au cinéma et plus encore, Capone est une oeuvre qui va chercher à le désacraliser sans pour autant sombrer dans une moquerie burlesque, absurde et gratuite. Après avoir été condamné à huit ans de prison ferme pour fraude fiscale, Al Capone se retrouve reclus aux côtés des siens dans sa propriété en Floride. Atteint de neurosyphilis et physiquement très mal en point, le grand Al Capone se retrouve à combattre une démence qui le ronge et qui gagne du terrain. Le poids de lourdes années se font ressentir dans une démarche ou chaque pas semble être une épreuve.

Peignoir sur le dos, la bave au bout du cigare il cherche ses mots, essaye, mais se résigne à grogner tant il a de la peine à articuler. Al Capone nous apparaît telle une marionnette au physique quasiment inhumain. Il n’est plus, mais le respect demeure. Si par le prisme de sa direction d’acteurs, Josh Trank amplifie sa volonté de désacraliser le mythe grâce à la performance d’un Tom Hardy littéralement hanté, il réussit à ne pas sombrer dans une accumulation absurde, voire burlesque, qui aurait été fatale. Par sa mise en scène, le cinéaste démontre que si Al Capone n’est, à ce moment de sa vie, plus ce qu’il a été, il demeure un mythe respecté par bon nombre. Une large palette de seconds rôles qui, même si peu importants pour le bon déroulé de la narration, vont se relayer afin de démontrer le respect qu’ils ont porté et portent toujours envers le mythe. Par le biais de plans d’écoute, Josh Trank capte ces regards pleins d’affection et de respect, démonstratif de l’objectif de l’oeuvre dans sa globalité. Montrer Al Capone comme vous ne l’avez jamais vu. Ne pas jouer la carte de la dérision afin d’élaborer la chronique d’une fin de vie aussi difficile que puisse l’être celle d’un être malade. Déstabilisant, curieux et fascinant dans sa manière propre à lui, de désacraliser le mythe.

Il est un film contemplatif, un film qui joue la carte de la sobriété dans sa non-exploitation de musique extradiégétique afin de ne pas sombrer dans le too much. Si la performance de Tom Hardy décontenance au premier abord, elle prend rapidement une tournure bien plus intéressante, voire fascinante. Si l’aspect parodique n’est jamais bien loin avec ce qui ressemblerait à s’y méprendre à du cabotinage bien en règle, l’acteur britannique réussit à cueillir son auditoire grâce à des fulgurances aussi bien démonstratives et possédées, que dans la retenue par un simple regard emprunt de tristesse. Un réel zombi, malade, hanté par un passé qu’il se surprend à imager au point de ne plus faire la distinction entre rêve et réalité, mais qui reprend connaissance lors de brèves échanges de regard avec ses proches. Une performance désarçonnante qui attise notre fascination de spectateur face à ce spectacle aussi inattendu que peu habituel. La représentation du gangster telle qu’on la connaît depuis 1932 avec le film Scarface est bien loin. Mais elle est ici, un complément indéniable à la bonne compréhension des traumatismes qui rongent le personnage.

Objet cinématographique unique en son genre, il est néanmoins regrettable de voir le cinéaste céder à des facilités techniques qui nuisent à l’oeuvre. Une réalisation qui manque de cacher et un découpage trop simpliste qui n’insiste pas assez sur la recherche significative en chacun des plans. Trop de plans inutiles, répétitifs et un montage factuel qui amputent le film Capone de cette singularité technique qui aurait été un parfait complément à la singularité du propos. Épurer en n’allant pas constamment chercher le contrechamp. Épurer en n’allant pas chercher constamment celui ou celle qui parle afin de pousser le spectateur à porter l’oreille, tout en inculquant à certains plans de réelles et belles significations. Les plans (compositions, cadrages…) ne sont pas assez parlant de par eux-mêmes et viennent uniquement illustrer ce que la mise en scène et le script, tendent à nous raconter. Si perfectible en certains points, le film n’en demeure pas moins unique en son genre. Objet de fascination envers un mythe de la part d’un cinéaste qui cherche à le désacraliser sans pour autant le ridiculiser. C’est une proposition, un long-métrage qui ne laisse pas le spectateur libre d’interprétation. C’est l’interprétation d’un cinéaste, d’un auteur qui fait preuve d’originalité et d’audace dans sa manière d’illustrer aux spectateurs la fin de vie d’un mythe que l’on avait l’habitude de voir le dos bien droit et chapeau panama sur la tête.


Disponible en vidéo à la demande sur Amazon et AppleTV aux États-Unis et au Canada.

« Déstabilisant, curieux et fascinant. Désacraliser le mythe et la représentation du gangster au cinéma sans pour autant le tourner en dérision et être irrespectueux. Une proposition unique en son genre. »


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