Bodied réalisé par Joseph Kahn [Fantasia 2018 Film REVIEW]

Synopsis : « Adam, un étudiant blanc issu des beaux quartiers, déchaîne les passions lorsqu’il décide de rejoindre le monde provocateur des rap battles, au grand dam d’Anna, sa petite amie féministe et possessive… »

Pour la première année nous sommes trois semaines durant (du 12 juillet au 02 août 2018) au Fantasia International Film Festival. Films du film de tous les genres, mais surtout du fantastique, de l’action et des films complètement décalés que vous ne verrez surement jamais en salles !
Toutes nos Critiques depuis le Festival Fantasia !

Joseph Kahn fait parti de ces réalisateurs qui ont du mal à comprendre le système de financement de cinéma actuel. De ces réalisateurs qui ne trouvent pas leur place au sein de ce que permettent de faire les grandes majors avec lesquelles il faut être en lien afin d’avoir la possibilité (sans avoir la certitude) de voir ses projets se concrétiser. Réalisateur du long métrage Détention, mais également du film Torque, c’est avant tout sa carrière en tant que réalisateur de publicité et de clips musicaux qui lui a offert une renommée. Imagine Dragons, U2, Eminem, Britney Spears, Jennifer Lopez ou encore Taylor Swift. Des clips musicaux au travers desquels on reconnaît aisément la pâte artistique du cinéaste. Des plans majoritairement stables (pas fixes, mais aucun mouvement abrupt pour conserver une lisibilité) et extrêmement stylisés. Il cherche à avoir un bon rythme avec des plans qui s’enchaînent avec fluidité, mélangeant raccords mouvements créés par la mise en scène et raccords sons. Il faut que l’image soit propre, qu’elle claque et marque le spectateur tout en restant en adéquation avec l’intensité de la musique. Musiques généralement très pop, donc dynamiques et entraînantes. Changement de registre pour son retour au cinéma. S’il dit lui-même réalisé les clips afin de vivre et mettre de l’argent de côté dans le but de réaliser ses films, Joseph Kahn nous plonge dans un milieu méconnu et rarement, pour ne pas dire jamais, utilisé au cinéma.

Quand un jeune adolescent issu d’un milieu social aisé se retrouve plongé dans le monde provocateur, des rap battles. Tel avait pu le faire le film 8 Mile (Curtis Hanson, 2002) avec Eminem dans le rôle titre, Bodied met en exergue l’ascension d’un jeune. Ce fameux héros aux milles visages auquel la majorité pourrait s’identifier, et qui va, ou pourrait, devenir une légende. Néanmoins, Joseph Kahn a conscience que cette histoire existe déjà donc décide tout bonnement de repousser les limites et de faire de cette histoire, l’histoire de notre société et de ses problèmes. Le tennis, la boxe, le MMA… tous ces sports où il est question d’affrontement afin qu’il y ait au final un gagnant et un perdant ont plus d’une chose en commun. L’énergie, la rage de vaincre, l’intensité, mais la pus importante demeure : le respect. Le respect de l’adversaire. Le respect de l’autre qui est en réalité notre alter equo, une seconde-personne tout aussi humaine et rageuse de vaincre que nous. C’est ce respect et cette compréhension de l’autre qui déterminent si vous êtes un champion ou non, si vous êtes respectable et respectueux ou non. Telle est la leçon que nous enseigne Joseph Kahn par le prisme de ce long-métrage. Bodied est un film qui ne se permet aucune retenue afin de démontrer avec force et conviction ce dont les mots sont capables. Le respect c’est avant tout quelque chose d’immatériel, une réflexion qui donne ensuite lieu à des actes et réflexions. À l’instar d’un match de boxe où ce sont les poings qui parlent, les poings ne sont ici que pour donner une ampleur visuelle à des mots. Des mots qui peuvent être prononcés avec rage, avec radicalité, mais des mots choisis afin de ne pas blesser l’autre. Parce que oui, le rap battle est un sport, un sport où l’on respecte un adversaire que l’on peut attaquer de diverses manières sans être irrespectueux.

Ce qui était un défaut sur les clips musicaux réalisés devient ici l’élément majeur. Une histoire somme toute assez simple, mais qui permet au scénariste d’aborder des sujets hautement sensibles sans aucun jugement ou manichéisme. Chaque arc narratif développé par le biais d’un personnage ou de la relation entre deux personnages, va permettre d’apporter une nuance sur un questionnement social réel : la compréhension de l’autre. Apprendre à connaître quelqu’un avant de le juger. Apprendre à connaître quelque chose avant de juger et ici en l’occurrence apprendre à connaître le monde des rap battles avant de juger ceux qui le pratique ou la pratique en elle-même. Fonder un avis sur une impression ou encore se laisser porter ses émotions au détriment de la raison, c’est passer à côté de la réalité. Ce qui par déduction finira pas blesser quelqu’un. La force de ce scénario est de parler des choses sans enfiler une paire de gants blancs. C’est intense, difficile et viscéral, notamment grâce à un jusqu’au-boutisme appréciable dans la réaction des personnages. Il ne sera jamais question de renoncement, de changement ou d’une prise de conscience. Élément amené avec logique et naturel grâce à une caractérisation forte et intelligente de chacun des personnages. Principaux comme secondaires. Un parti pris qui au final permet au film d’aller toujours plus loin et de sortir du carcan cinématographique conventionnel qui aime mettre en avant ou utiliser comme facilité scénaristique une prise de conscience. Ce qui est audacieux permet avant tout de marquer les esprits et de sortir du lot. En plus d’avoir conscience des problèmes de respect qui rongent notre société, Bodied est un film qui a conscience des problèmes du cinéma actuel.

S’il a certainement le scénario le plus fort, radical et important de ces dernières années, Bodied n’en demeure pas moins un film fragile sur le plan technique. Peu de plans sont mémorables, la photographie est assez sommaire et la mise en scène oscille entre le minimalisme et quelque chose de plus dynamique. Le film se cherche, cherche à diversifier les situations et les décors afin que l’ennui ne se fasse ressentir, tout en ayant conscience que les moments importants sont les confrontations. Il manque à Bodied un parti pris artistique et technique qui lui aurait permis de ne pas donner l’impression que l’image ne sert qu’à illustrer un scénario. Néanmoins, ce qui est fait, est bien fait. L’expérience du cinéaste dans le domaine du clip musical lui a permis de savoir comment cadrer et mettre en scène afin d’avoir à découper le moins possible et afin d’aller à l’essentiel. Ne pas perdre de temps, autant à l’image qu’au tournage. Limité par son budget, Joseph Kahn s’est concentré sur la direction d’acteur.rice, ainsi que sur son scénario. Mais quel scénario ! Alors que plus personne ne se comprends et ne cherche même à se comprendre, Joseph Khan claque un film où les mots font mal. L’impact des mots, la définition même du respect qui passe par la compréhension de l’autre et l’importance du contexte de déclamation. Bodied est en ça un film important, un film qui ne sera pas perçu de la même manière par tous et toutes, mais qui demande d’être vu afin que des prises de conscience puissent être faites.


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