Apprentice (Critique | 2016) réalisé par Boo Jufeng

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Synopsis : “Aiman officie dans une prison de haute sécurité. Rahim, le bourreau en chef, y accompagne les derniers jours des condamnés. Rapidement, il prend le jeune gardien sous son aile et lui apprend les ficelles du métier. Aiman s’avère être un exécutant très appliqué, mais sa conscience et ses véritables motivations le rattrapent peu à peu…”

S’il y a bien une chose qu’on ne peut reprocher au Festival de Cannes et aux différentes compétitions qui existent en son sein, c’est de donner la parole à toutes les nationalités. États Unis, France, mais aussi Brésil, Corée, Italie, Turquie, Allemagne… chacun a ses chances d’être sélectionné, puis de concourir afin de remporter un prix. Le film qui nous intéresse ici est une co-production qui a impliquée trois pays : Singapour, Allemagne et France. Une co-production réalisée à trois afin d’offrir à Boo Junfenq la possibilité de réaliser son film dans les meilleures conditions financières possibles. Second long-métrage après Sandcastle en 2010, que nous réserve ce fameux Apprentice dont la sortie salles suit de très près la présentation au Festival de Cannes dans le cadre de la compétition Un Certain Regard ?

La réalisation d’un second long-métrage est le moment opportun afin d’effacer les erreurs et problèmes qui pouvaient subsister au cœur du premier film, offrant à celui-ci un nouveau souffle et la possibilité d’aller plus loin. Tant sur le plan technique que scénaristique. Sur le papier, Apprentice est un film intriguant, un film qui donne envie de savoir où va être mené le spectateur et à quoi il va avoir à faire. Contrairement à bon nombre de scénarios déjà existants, Boo Junfeng – ici également scénariste – décide d’axer son scénario autour d’un officier qui travaille au sein d’une prison et non autour d’un condamné. La Ligne Verte, Dog Pound, Les Poings contre les Murs, Un Prophète, Les Evadés… les exemples sont nombreux et ce film est le contre-exemple parfait. Boo Junfeng ne va à aucun moment chercher à créer une empathie pour un ou plusieurs prisonniers, ici, condamnés à mort par pendaison. Ils ne sont que de simples victimes qui devront et vont mourir quoi qu’il en soit. C’est Aiman, jeune officier dans une prison qui va intéresser le réalisateur et par conséquent le spectateur. Découvrir qui il est dans un premier temps, mais également exploiter sa psychologie. Les répercussions de son travail, de la dureté psychologique et émotionnelle de son travail sur sa vie de tous les jours vont nourrir l’histoire du film. Le spectateur va apprendre à le découvrir, le suivre et s’attacher à lui par le biais d’une histoire qui va autant avoir lieue en dehors qu’au sein du bâtiment de détention. La relation entre vie privée et vie professionnelle est intéressante et il est tout aussi intéressant de voir en quoi la vie privée peut prendre le dessus sur la vie professionnelle et inversement. Cependant, là où l’idée de base du scénario part d’un bon sentiment, et permet d’avoir un regard différent de ce qu’on a l’habitude d’avoir au cinéma sur le milieu carcéral et le choix de vie ou de mort, le résultat n’en reste que mitigé.

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Le scénario développe correctement son protagoniste. Central et omniprésent, Aiman va être de chacun des plans et ses actions vont faire en sorte que le film ne soit pas simplement dans une volonté de contemplation. Il est attachant et va littéralement porter le film sur ses épaules. Épaules, malheureusement trop fragile pour permettre au film de tenir debout et frapper le spectateur. Là où le protagoniste est intéressant et permet aux spectateurs de ne pas s’ennuyer, les personnages secondaires et la linéarité du récit ne font qu’enfoncer un clou déjà bien positionné. Linéaire et prévisible dans les grandes lignes, Apprentice est un film qui ne prend pas de risques. Usant d’un récit hollywoodien partant d’un point A pour arriver à un point B tout en passant par quelques événements afin que l’épilogue puisse être cohérent, le scénario n’a pas la force suffisante pour terrasser le spectateur. Les émotions sont fortes pour le protagoniste, mais la volonté de rester en retrait de la part du metteur en scène pousse le spectateur à être dans l’expectation et à ne rester que simple spectateur. Le point de vue opté par le metteur en scène, est celui de l’officier de prison, mais le metteur en scène ne va pas prendre parti pour ou contre lui. Boo Jungfeng laisse le spectateur libre de son choix, de ce qu’il a envie de penser vis-à-vis des choix et actions effectuées par les personnages. Un parti pris respectable, mais qui va nuire à l’impact du film et de son propos. Cette volonté de ne pas prendre parti va rendre le film lisse, quelconque et donc ennuyant malgré un protagoniste attachant. La mise en scène extrêmement banale manque cruellement de punch et de férocité, afin de donner du corps au propos. Dans la peur de brutaliser, Boo Jungfeng prend trop de distance et ne va pas au cœur du combat. Les personnages sont dans le doute, dans le questionnement et ont besoin d’être bousculés. Ce qui n’est ici pas le cas.

Scénaristiquement brouillon, car trop classique, léger et disparate dans les thématiques exploitées, Apprentice l’est également sur le plan technique. Beaucoup trop sombre par moment au point qu’on ait du mal à réellement bien percevoir ce qui se trouve dans les angles du cadre, mais à l’inverse, certains plans s’avèrent être malgré tout de bonne facture. Boo Jungfeng essaye des choses, tente de jongler entre des plans fixes et des plans avec mouvements afin de donner un certain dynamisme à son film. Il y a véritablement de tout dans ce long métrage. De beaux plans – un bel épilogue en plan-séquence par exemple qui va créer une chorégraphie résumant à elle seule tout le film et ses enjeux – ainsi que des plans sans intérêts et aux jeux de lumière mal gérés. Il réussit cependant à faire de jolie manière la distinction entre l’univers carcéral, qui ne se déroule pas forcément en prison, et l’univers familial. Une direction artistique moins prononcée et un peu plus chatoyante pour ce dernier. C’est léger, mais ça fonctionne, renforçant l’aspect sombre et lugubre de la prison. Chose qu’il aurait fallût appuyer par un travail sur les décors. Des décors beaucoup trop sommaires pour offrir aux séquences une véritable atmosphère. Le malaise se dessine petit à petit, on sent que le réalisateur cherche à le créer et à y plonger le spectateur, mais il peine et n’y arrive pas, par manque de finalisation.


En Conclusion :

Apprentice est un film à l’histoire et au point de vue abordé intéressant, mais dont le parti pris gâche littéralement tout le propos. Trop léger, car cherchant le retrait, la distance nécessaire afin de ne pas moraliser, Boo Jungfeng ne réussit finalement qu’à atténuer et lisser les émotions et le propos de son film. Porté par un protagoniste attachant, car bien caractérisé et interprété par Fir Rahman, ce dernier n’a pas les épaules pour porter à lui seul la charge que représente ce film. Un film qui cherche à allier la vie carcérale et la vie personnelle, dans le but de les lier une à une et qui va se perdre en n’allant pas au bout des choses à cause de se recul que s’impose le metteur en scène. Un film intéressant, mais qui manque de force, de punch et d’impact pour appuyer ses émotions et son propos.

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